Œuvre ambitieuse, Nanbanjin relate un choc des cultures entre Occident et Japon au XVIe siècle. Deux auteurs, deux styles pour deux lectures différentes autour d’un même récit profondément humain.

XVIe siècle, sur les côtes d’une île nippone échoue un mercenaire portugais du nom de Fernando. Il est recueilli par un vieil autochtone du coin, Shôbei. Les deux hommes s’apprivoisent, cohabitent et se lient d’amitié sous les regards plus méfiants des autres habitants, qui goûtent d’abord peu à l’arrivée de ce nanbanjin. Titre de la BD et terme utilisé par les chinois puis les japonais pour désigner les étrangers à l’heure des grandes explorations maritimes, Nanbanjin est un projet ambitieux, d’abord mûri dans l’imaginaire de Cyril Pedrosa avant de devenir un objet à quatre mains avec l’aide du mangaka Taiyõ Matsumoto. Auquel il aura fallu pas moins de six ans pour voir le jour.
L’idée ? Raconter le même récit, ou presque, de deux points de vue différents qui se répondent en miroir : l’un européen retraçant le parcours de Fernando, son arrivée, son passé et de l’autre, l’angle japonais via Shôbei et de tous les insulaires face à cet inconnu mystérieux. Le premier se lit dans le sens classique occidental quand le second se lit à la manière d’un manga. Une opposition jusqu’aux styles graphiques des deux auteurs. Là où Pedrosa mise sur une palette de couleurs vives, d’aquarelles fluides et souples, Matsumoto évolue dans un style plus épuré, sur papier crème, misant avant tout sur le noir, le blanc et quelques nuances rouges/orangées.
Pour autant, Nanbanjin n’est pas une histoire de dissemblance mais plutôt de complémentarité. Premier point et non des moindres : le lecteur peut attaquer du côté qu’il le souhaite puisque l’histoire se termine sur une planche commune, au bout de 240 pages. Peu importe donc le départ, l’arrivée sera la même et la première perspective est forcément complétée par la seconde. Les deux hommes partagent également une appétence toute particulière et paradoxale pour la contemplation et l’extrême violence, où l’on enchaine des passages abstraits suivis de cases menées sur un rythme effréné.
Et puis il y a bien évidemment le personnage central, Fernando, et son signe distinctif chez l’un comme chez l’autre : sa tignasse rousse. Représenté comme un être meurtri, une âme en peine côté Pedrosa, il est vu comme un colosse, à la taille démesurée côté Matsumoto. Les deux versants font de son amitié avec Shôbei le fil conducteur de l’histoire et il se dégage des dessins une même poésie, une même mélancolie douce où chaque personnage voit le destin avec une certaine fatalité. On parle aisément de la mort, on boit plus que de raison, on se bat, on s’isole dans le silence mais avec une idée en tête, la liberté.
Œuvre à la fois hybride et gigantesque (au sens propre comme au figuré), Nanbanjin est une rencontre autant littéraire qu’humaine de deux mondes, de deux grands talents le temps d’un exercice de style parfaitement maitrisé. Une proposition artistique audacieuse, originale et gracieuse, pour une BD qui peut et doit compter.
Alexandre De Freitas
Nanbanjin
Scenario et dessin : Cyril Pedrosa/Taiyõ Matsumoto
Editeur : Dupuis
Collection Aire Libre
480 pages – 49€
Parution : 4 septembre 2026
Nanbanjin – Extrait :


