Anatomía de un instante permet de se revisiter avec intérêt le moment où la transition démocratique espagnole est à deux doigts d’échouer. Il pose ceci dit la question de la pertinence d’un traitement « scorsésien » de l’histoire espagnole.

Surtout connu dans l’hexagone comme cinéaste, Alberto Rodriguez partage avec Rodrigo Sorogoyen des escapades du côté du format série télévisée. Avec Anatomía de un instante, il est coscénariste et metteur en scène d’une série évoquant le moment qui a fondé l’Espagne moderne, une série adaptée d’un livre très célébré en Espagne.
Si Anatomía de un instante est réussie, elle pose malgré tout la question des forces et des limites du parti pris de passer un moment difficile de la démocratie ibère à travers un filtre narratif et formel scorsésien. Regarder la série fait se demander si l’on accepterait de voir le moment historique du putsch des généraux de l’OAS traité façon Les Affranchis.
La série adapte un livre sur la tentative ratée de coup d’Etat au Cortès (parlement espagnol) du 21 février 1981. Le livre de Javier Cercas partait de l’incapacité de son auteur à transformer l’événement en fiction, aboutissant à un roman/essai sur le sujet. Une démarche inverse de Rodriguez qui fait rentrer le réel dans le moule d’un grand cinéaste américain. On n’est pas si loin d’un Sorogoyen tentant sur format long métrage de faire un thriller politique à la vitesse After Hours (El Reino).
Montage frénétique, voix off présentant chaque protagoniste évitant au non-connaisseur d’être perdu, personnages dansant sur du Julio Iglesias comme ils feraient la fête sur de la musique populaire italienne chez Marty, conciliabules politiques évoquant les réunions de clans mafieux, costards trois pièces des politiques en forme de cousin des costards/uniformes des mafieux, grandes poses prises cigarette au bec…
Et encore plus que dans le film avec Ray Liotta mentionné plus haut tout est affaire d’hommes, les personnages féminins n’ayant pas d’espace pour exister. Sans doute parce que l’intime des personnages est réduit au minimum syndical.
On pourrait évoquer cependant une référence moins hollywodienne : le Esterno Notte de Bellocchio, avec les 3 premiers épisodes chacun du point de vue d’une figure historique importante. D’abord Adolfo Suarez (Álvaro Morte), Premier Ministre issu du franquisme tentant de ménager la vieille garde franquiste effrayée par le communisme, tout en faisant rentrer par la petite porte le Parti Communiste espagnol afin de donner une légitimité à la transition démocratique.
Santiago Carillo (Eduard Fernández), équivalent ibère du « communiste italien rebelle contre Moscou » Berlinguer, suspecté d’avoir ordonné un massacre antifranquiste pendant la Guerre d’Espagne. Un homme prêt à des compromis pour légaliser le Parti Communiste espagnol, quitte à défier son propre camp.
Et enfin le Général Mellado (Manolo Solo), qui participa au Coup d’Etat de 1936, s’est converti à la démocratie et est méprisé pour cette raison par ses collègues de travail. Tous réunis par le fait de ne pas avoir baissé la tête lorsque des putschistes ont ouvert le feu dans le Cortès.
Tous réunis par une trajectoire politique dépassant les clivages entre Franquistes et Républicains. Avant un dernier épisode consacré à un procès narrant en flash backs la mise en place du coup d’Etat, suivi de l’épilogue concernant le destin du trio.
La narration scorsésienne, mâtinée d’un côté Bande Dessinée, est assez efficace. Or elle sert en général à faire émerger des anti-héros révélateurs d’une époque. Elle sert cette fois à fabriquer des héros en rébellion contre leur propre clan, des « affranchis » au sens propre. Le parti pris est au fond utilisé aux antipodes des velléités scorsésiennes de démythification.
On peut du coup se demander si, en dépit de son efficacité, elle n’est pas reléguée au rang de simple « recette » permettant à un jeune public non connaisseur des évènements ou même à un spectateur étranger non familier de l’histoire de la transition démocratique de « rentrer » dans son sujet. De plus, certains moments importants (la montée de l’insécurité en pleine transition démocratique, l’emprisonnement de Carillo) se retrouvent transformés en simples vignettes. On tique également lorsqu’on voit du ralenti à la Peckinpah lors de la scène du Coup d’Etat.
Un peu comme certains blockbusters nationalistes des années 2000 sur la Corée coupée en deux, la série fait se demander si l’histoire d’un pays autre que les Etats-Unis doit être pliée aux conventions narratives du cinéma hollywoodien, même « de prestige » comme ici. Mais on se plonge quand même avec intérêt dans ce moment où la démocratie espagnole vacille pour mieux s’imposer durablement.
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Ordell Robbie
