[Netflix] « Mon petit renne » de Richard Gadd : l’emprise…

L’énorme débat public entourant en Grande-Bretagne Baby Reindeer (Mon petit renne en France) ne doit pas faire oublier la force radicale de cette mini-série littéralement tétanisante. Pour public averti, comme on dit… mais en même temps, pour tous !

Mon petit renne
Jessica Gunning, Richard Gadd -Copyright Netflix

« Holy shit ! » aurait été le seul commentaire officiel fait par Stephen King, après le visionnage de Mon petit renne, la nouvelle mini-série à sensation (comme on dit, et on ne sait pas trop si c’est un terme approprié ou au contraire maladroit pour la qualifier…) britannique qui a pris le monde entier par surprise. De l’autre côté de la Manche, le débat fait rage sur les réseaux sociaux, sur le « droit » de parler aussi crûment des violences (sexuelles) que l’on a subies, ou au contraire sur la nécessité d’identifier et de punir les « coupables », dont Richard Gadd a soigneusement dissimulé l’identité dans sa mini-série.

Mon petit renne afficheMon petit renne (Baby reindeer en VO) est en effet l’adaptation en format mini-série (d’une durée totale n’atteignant pas les quatre heures…) d’une histoire vraie, de l’histoire vécue par son auteur / acteur principale, Richard Gadd. Une histoire qu’il avait déjà racontée en 2019, sous la forme d’un one man show au festival Fringe d’Edinburgh. Mon petit renne débute de manière sybilline, presque drôle, quand Donny Dunn offre un verre gratuitement à Martha, jeune femme qui semble totalement perdue et est entrée dans le pub où il officie en tant que barman : c’est que Martha le touche au plus profond de lui-même. Malheureusement, Martha est une femme dangereuse, et l’attention que lui porte Donny va déclencher une réaction en chaîne de plus en plus incontrôlable.

Bien ! On voit très bien, où va Mon petit renne, vers la description drolatique et malaisante d’un harcèlement extrême, devant lequel tout le monde, même la police semble démuni. Sauf que non : le vrai sujet, c’est Donny, lui-même, et pas Martha. Car Donny est perdu, il échoue dans tout ce qu’il tente (il est un bien pitoyable « stand up comedian »), et surtout il semble toujours faire les mauvais choix, prendre les mauvaises décisions. Emotionnellement, sexuellement, sa vie est un désastre : il a été largué par sa petite amie mais vit toujours chez la mère de celle-ci, il n’arrive pas à déclarer son amour à Teri, a superbe femme trans avec laquelle il a une relation intense. Quelque chose ne va pas chez Donny. Mais quoi ?

C’est l’épisode 4 – une expérience traumatisante même pour le téléspectateur, ce qui met en avant d’ailleurs la qualité de l’écriture, de la mise en scène et de l’interprétation de la série – qui va révéler le « secret » de Donny, et nous permettre de comprendre comment quelqu’un comme lui, victime d’agression sexuelle parce qu’il est tombé sous l’emprise d’un prédateur, n’arrive plus à se reconstruire. Et est condamné dans ses tentatives de reconstruction de sa personnalité, de sa sexualité, de son rapport à l’autre et à lui-même, à refaire éternellement les mêmes erreurs, à retomber dans les mêmes pièges.

Pas de lumière au bout du tunnel pour Donny, comme le montre un dernier épisode aussi renversant qu’accablant. Mais au moins, une stand up comedy, puis une mini-série exemplaire, devenue un succès international, qui aideront peut-être d’autres victimes à s’en sortir, ou même, sait-on jamais, d’autres crimes d’être évités.

Extrêmement forte psychologiquement, d’une intelligence brutale, Mon petit renne aligne les scènes pouvant provoquer un profond malaise chez le téléspectateur. De ce fait, on la dira « réservée à un public averti ». Pourtant, ce qu’elle transmet est essentiel, et, de ce fait, mérite d’être vu par tous.

« Holy Shit ! ». Tu l’as dit, Stephen !

PS : la citation n’est pas gratuite, car on sait que King, au delà d’être un maître du fantastique, est un grand écrivain de « l’emprise » et des violences sexuelles, explicitée dans plusieurs de ses meilleurs livres .

Eric Debarnot

Mon petit renne (Baby Reindeer)
Série TV britannique de Richard Gadd
Avec : Richard Gadd, Jessica Gunning, Nava Mau…
Genre : Drame
7 épisodes de 30 minutes mis en ligne (Netflix) le 11 avril 2024

5 thoughts on “[Netflix] « Mon petit renne » de Richard Gadd : l’emprise…

  1. Oui mais tout l’étalage de cette violence sexuelle pose question. Je vais sortir une grosse carte réac. il y a tous ces passages où le mec se libère de ses démons, c’est plutôt émouvant, mais dans quels contextes ! En se confiant à ses parents il apprend que son père a été violé aussi dans son jeune âge, il a le courage de se confronter à son agresseur mais c’est pour en tirer une opportunité de succès, et pour avoir eu accès à ces libérations il a fallu qu’il couche avec cette femme qui le harcèle, totalement folle et dont il se sert malgré lui. Est-ce le témoignage d’une époque actuelle où la quête de soi par le succès se conditionne à un traumatisme sexuel initiatique ? La réussite finale du héros qui semble vendre son âme (il remplace Martha au bar après avoir accepté de son agresseur un succès assuré) semble aller dans ce sens. Quelque chose de diabolique, du mythe faustien pourrait sous-tendre l’ensemble. D’ailleurs, avez-vous remarqué le nom du vin bu au restaurant : « Cabal » signifiant en gros « complot secret ». Et sur le réveil d’Adam dans le dernier épisode : 16h56 (1+5, 6, 6 = 666), haha, n’empêche… Deux détails qui pourraient renseigner sur les raisons du succès international fulgurant de la série.

    Au final, la liberté et l’authenticité des sentiments est associé à une forme d’accréditation de la soumission aux turpitudes de ce monde. Je me méfie de toutes ces messages woke discrets d’émancipation sexuelle dans la différence, qu’on nous présente comme vertueuse ou libératrice. Finalement la seule image du couple conventionnel c’est le couple de parent désuet, mais dont le père s’est fait violer dans son enfance. Drôle de symbole.

    1. Je suis un peu perdu devant ce commentaire, qui me semble mélanger une réflexion intéressante, et aussi des approches fumeuses sur le complotisme et le wokisme (il y a zéro wokisme dans la série, il faut arrêter d’e délirer avec l’extrême-droite, ça ne rend service à personne !). Mais bon, j’imagine que l’un des mérites de cette c’est bien de provoquer des débats…

      1. Merci pour le côté intéressant de ma reflexion. Le « complotisme » n’est rien d’autre qu’un terme, lui pour le coup fumeux, qui sert à décrédibiliser un avis adverse (argument de complotiste vous allez me dire). Mon commentaire parlait d’occultisme, dans le sens où les lois de la nature ici manipulés, la magie noire si vous voulez, sont des outils pouvant aider au succès de ceux qui s’y adonnent.
        Et le lien entre wokisme et extrême-droite est celui que font complaisamment les médias, mouvance politique à laquelle je n’adhère pas.

        1. Merci pour cette mise au point, nécessaire en effet !

  2. Je ne voulais pas écrire de commentaire, mais comme vous l’avez fait, je vais ajouter une précision. Ce qui me semble intéressant dans la scène finale, c’est la « compréhension des événements » dans un ordre inversé. Je m’explique : le spectateur est d’abord amené à penser que le héros comprend la détresse de Martha en écoutant le dernier message de cette scène. Or, en réalité, lorsqu’il s’aperçoit qu’il lui manque son portefeuille et qu’il se trouve à son tour de l’autre côté du miroir, le barman lui offre un verre et la révélation ! Quelle erreur ! Le héros prend conscience de la toute première erreur qu’il a faite avec Martha ! JAMAIS JAMAIS il aurait dû lui offrir ce verre, qui a été vécu comme un sauvetage temporaire d’une grande détresse ! Il comprend alors la part de responsabilité qu’il a eue également dans ce qui s’est passé.
    Cordialement.

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