Nicolas Gaudemet propose une transposition réussie de la tragédie shakespearienne. Les amants de Vérone du XVIème siècle sont désormais des adolescents nord-coréens qui découvrent l’amour dans le régime totalitaire de Kim Jong-un où chaque geste est surveillé. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en camp de rééducation ? Comment s’aimer dans un tel contexte avec la liberté qu’exige ce sentiment ?

« Son visage semble flotter sur son foulard rouge. Il a l’impression que ses lèvres mauves tremblent. Et sa beauté perce le coeur de Yoon Gi. Il se demande comment, dans une scène si laide, le surgissement de la beauté est seulement possible »
A Sinuiju, ville portuaire nord-coréenne près de la frontière avec la Chine, les regards des lycéens Yoon Gi et Mi Ran se croisent lors d’une exécution publique, avant de se rencontrer lors de la célébration de l’anniversaire de Kim Jong-il, père de l’actuel dictateur, un coup de foudre aussitôt contrarié par leur différence de songbun. Le songbun, c’est le classement sociopolitique consignée par la Sécurité d’Etat. Mi Ran appartient à l’élite du Parti, promise par son père à un étudiant de même rang social quelle, alors que le songbun de Yoon Gi est très bas, avec une mère vendeuse de produits chinois de contrebande avec une cousine qui a tenté de fuir et entrainé ainsi toute la famille dans l’opprobre.
Les nombreux clins d’oeil à Shakespeare réjouissent, comme la fameuse scène au balcon désormais situé dans l’immeuble privilégié de Mi Ran où Yoon Gi prend le risque de la rejoindre. Nicolas Gaudemet a d’ailleurs conservé la structure en cinq actes. Par contre, on peut regretter que la brièveté du roman ne permette pas de comprendre ce qui anime réellement les personnages, simplement caractérisés par quelques traits de caractère succinctement présentés. L’histoire d’amour touche, forcément, mais manque quelque peu de chair et de vibrations émotionnelles. La vraie réussite du roman est à trouver ailleurs.
Le récit est très immersif. Nicolas Gaudemet est parvenu à décrire de façon très concrète et lisible ce que c’est que de vivre dans un régime totalitaire. On voit la Corée du Nord de l’intérieur : les pénuries alimentaires et d’électricité, la corruption généralisée pour accéder à quelques « privilèges » comme poursuivre ses études à la capitale, le culte de la personnalité, l’endoctrinement, la surveillance et la répression. Aux côtés du déclassé Yoon Gi, on découvre ainsi les nombreuses collectes notées comme des examens (papier, carton usagé, métaux, feuille de maïs) ou corvées (pour récupérer les blocs d’excréments gelés dans les toilettes comme futur engrais) devant stimuler l’idéal socialiste. Ou encore les sidérantes séances d’autocritique puis critique mutuelle en classe qui impose la nécessité nécessité de s’entendre avec un camarade pour se dénoncer de manière inoffensive.
« Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi/ Alors au lycée avec un jeune homme de classe inférieure … ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois. »
Une fois posé ce cadre, l’idée de transposer Roméo et Juliette de Vérone à Sinuiju est excellente car idéale pour servir la trame de l’amour impossible. On comprend immédiatement les conséquences du totalitarisme sur ce jeune couple obligé de s’aimer clandestinement en essayant d’éviter les brigades de quartier et la Sécurité d’Etat. Le danger est d’autant plus palpable que les chapitres sont des slogans propagandistes (« Ce que le parti décide, nous l’exécutons ! », « Signalez toute activité suspecte ! », « Elevons-nous par l’autocritique !» etc) qui vont peser une menace oppressante sur le devenir de Yoon Gi et Mi Ran qui s’immiscent dans les têtes du lecteur comme elles font intrusion dans la vie intime des protagonistes.
Ce Roméo et Juliette nord-coréen interroge en nous les limites du courage et de la révolte, présentant l’amour comme un acte de résistance et seul refuge possible face à la violence totalitaire. A conseiller à tous ceux qui veulent découvrir par le roman ce que c’est que de vivre en Corée du Nord, à recommander pour de jeunes lecteurs dès le lycée sans aucun problème.
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Marie-Laure Kirzy
