Enregistré en dix jours dans un grenier victorien de Portland, sans métronome ni artifices, Who’s Keeping Time? est un acte de transmission autant qu’un disque de folk. Lumineux, dépouillé sans jamais frôler la pose, c’est peut-être l’album le plus accompli d’Alela Diane.

Golden Hills / Along the highway / Quiet yearning / Marigold / Muted memory / Dancing pictures / California, I’ve returned (Collines dorées / Le long de la route / Nostalgie silencieuse / Souci / Souvenir feutré / Images dansantes / Californie, je suis de retour). C’est le magnifique California, un titre qu’on avait déjà entendu interprété sur scène par Alela Diane, qui ouvre Who’s Keeping Time? de manière idéale. Sur sa page Bandcamp, Alela explique d’où vient son septième LP studio : « En boucle, en perpétuelle évolution, Who’s Keeping Time? est une réflexion sur les saisons de la vie, ces vérités éphémères de beauté et de chaos. », et explique qu’il a été écrit et enregistré en 10 jours en août dernier, dans le grenier de sa vieille maison de Portland. Et elle précise : « Nous avons joué ces morceaux ensemble, dans une seule pièce : sans métronome, sans artifices, sans chichis. C’est une musique qui vient du cœur et du corps d’êtres humains, aussi imparfaits soient-ils. »
Et, sans aucun doute, ce qu’elle décrit là – sans parler même de sa chatte qui dormait dans les étuis de guitares et sur les amplis – on L’ENTEND sur chacun des onze titres de ce qui est sans doute son disque le plus lumineux, le plus « classiquement folk » aussi. Au point qu’au moment d’écrire un petit texte sur Who’s Keeping Time?, sur le sentiment de pure magie qu’il fait naître en nous, on a le sentiment que les mots vont être redondants. Que cette musique n’a besoin d’aucune information contextuelle, et encore moins de commentaires plus ou moins érudits pour fonctionner.
Who’s Keeping Time? est donc, on l’a dit, un disque de folk pour une fois ni « outlaw », ni « indie » : on entend ici un dépouillement qui ne joue pas à l’austérité, un savoir-faire classique qui ne se soucie ni de l’actualité, ni d’un minimalisme artistique qui risquerait de frôler la pose. On entend de la précision musicale, et bien entendu, cette voix d’Alela qu’on trouve de plus en plus sublime au fil des années qui passent depuis le choc de The Pirate’s Gospel.
Et puis il y a le temps qui est aussi la matière sonore du disque : oui, sans click track / métronome, c’est le temps humain qui règne sur l’album, et non le temps « mécanique ». Les chansons parlent donc de l’enfance qui s’en va (Alela part du constat que ses enfants ont grandi et ont moins besoin d’elle…), des souvenirs (California, donc), mais aussi du départ de ceux qui disparaissent et qui nous manquent. Et en particulier de Michael Hurley, figure tutélaire du folk, dont Alela était proche, décédé à Portland le 1er avril 2025 à 83 ans : ce serait sa disparition qui aurait été l’événement déclencheur de ses « sessions à la maison », où Alela et ses amis musiciens se sont attelés à transmettre cette tradition séculaire de la folk music. A ce sujet, il est important de pointer que Who’s Keeping Time? n’est pas un album de « deuil » comme il y en a tant : pas de douleur – beaucoup de mélancolie, quand même – ici, mais une sorte de sérénité dans l’accomplissement de ce devoir de transmission.
Alors oui, ce nouveau disque tranche « formellement » avec la belle sophistication des deux œuvres précédentes d’Alela, Cusp et Looking Glass, plus élaborées. Il semble aussi – dans la tradition « folk », justement – moins introspectif, plus tourné vers le récit communautaire, vers l’observation et la description empathique des autres, d’autres femmes… Même s’il s’agit-là de premières impressions, « à chaud » d’un disque qui est loin de révéler tous ses secrets (derrière sa fausse simplicité) en une poignée d’écoutes.
Des titres comme Galloping, Dusty Roses, et Piss, Coffee, Blood or Wine? s’inscrivent d’emblée parmi notre liste personnelle des grandes chansons d’Alela Diane, mais Spring Is a Fine Time, très roots, presque « country », est aussi un régal immédiat. Tout cela laisse présager que ce bel album va tenir la distance, les années même. Ce qui nous ramène au « projet de vie » actuel d’Alela tel qu’elle l’explique sur le superbe mélodie de In My Own Time : « In my own time, taking my own time / In my own time, wasting my time » (À mon rythme, en prenant mon temps / À mon rythme, en perdant mon temps).
La « maîtresse du Temps », c’est elle.
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Eric Debarnot
