La Descente, c’est le pire, de Mariana Enriquez : la nuit leur appartient déjà

Après le succès phénoménal de Notre part de nuit, les éditions du Sous-sol publient le tout premier roman de Mariana Enriquez, écrit à seulement dix-neuf ans et devenu culte dès sa sortie en Argentine en 1995. Œuvre de jeunesse encore inégale mais déjà traversée par une puissance singulière, La Descente, c’est le pire agit comme la matrice de tout son univers à venir.

Mariana_Enriquez
© Sebastian Freire

Le premier chapitre immerge à cru, sans aucun préliminaire, dans le Buenos Aires interlope des années 1990. Le jour se lève, un jeune homme appelé Narval ne reconnaît pas les lieux, une chambre crasseuse, ne se rappelle plus avec qui il a passé la nuit, il a froid, envie de vomir, sort, longe le fleuve sale du Riachuelo puis rentre chez lui et se pique en se disant que c’est la dernière fois. Avec Facundo et Carolina, il forme un triangle amoureux consumé par les excès autodestructeurs : lui, beauté luciférienne aussi magnétique qu’insaisissable, longs cheveux noirs, yeux gris; elle, adolescente éperdument amoureuse de Facundo mais ne supportant plus qu’il se prostitue avec des hommes.

Ce trio punk est formidable par les images qu’il charrie et imprime dans les rétines, toutes inspirées de la culture pop. Pour Narval, on pense à la fragilité intense River Phoenix dont la solitude intérieure traverse sublimement My Own private Idaho (Gus Van Sant, 1991). Facundo, c’est un mélange des charismatiques rockers Ian Astbury du groupe The Cult, Charlie Sexton et Nick Cave. Le texte est également truffé de références littéraires comme on aime les accumuler et les afficher à l’adolescence pour montrer qui on aimerait être : en vrac Lord Byron, Baudelaire, Rimbaud, Oscar Wilde, Lautréamont. Et même Ann Rice tellement on a l’impression de lire une histoire de vampires sans vampires mais avec des crocs.

Ce premier roman est quelque peu inégal. Il aurait sans doute gagné à être plus resserré car il y a énormément de répétitions avec la surmultiplication de scènes  plongeant dans l’abîme de la défonce, de la violence et du sexe. Les enjeux émotionnels de ce trio à la dérive n’évoluent guère une fois posé que leur lien devient de plus en plus malsain, possessif et destructeur. Quant à certains personnages, leur potentiel semble avoir été oublié en chemin, comme Carolina ou son frère Mauri

« Ça t’est déjà arrivé de sentir que tu ne t’assimilais pas ? (…) je parle non seulement d’être étranger pour les autres, mais aussi de sentir que les autres nous sont étrangers. Comme si on n’appartenait pas à ce monde, comme si on était spectateur. (…) Je fais des efforts terribles pour retenir la réalité. »

Mais le charme opère malgré tout. L’atmosphère crépusculaire fascine avec son mélange de romantisme gothique et d’errance montrant une jeunesse underground comme déjà condamnée, sans sortie possible avant même que leur histoire ne démarre. Et puis surgissent des scènes assez géniales lorsque Narval a des hallucinations de créatures macabres qui le rendent fou et paranoïaque, au point qu’on ne sait plus si c’est lui qui s’est échappé de leur monde de cauchemar à eux ou s’il fait partie du réel :

« Il ne savait pas d’où ils étaient sortis ni pourquoi ils étaient à ses trousses : un soir, la ville s’était obscurcie, comme s’il avait fait nuit soudain, et Ils avaient surgi parmi les gens, l’avaient pourchassé et lui avaient montré des choses horribles. Eux trois ; une femme épouvantable, un homme sans yeux et un autre avec des araignées qui lui couraient sur le corps. Ils étaient susceptibles de jaillir de partout ; quelqu’un se retournait et c’était l’un d’Eux, ils apparaissaient à une prote, ils pouvaient faire n’importe quoi. Personne ne semblait les voir, à part Narval. »

Pour celles et ceux qui ont été bouleversés par le chef-d’œuvre Notre part de nuit ou par ses recueils de nouvelles, ce premier roman présente un véritable intérêt archéologique : on y voit déjà se dessiner, à l’état brut, toutes les obsessions de Mariana Enriquez — l’attrait pour les beautés maudites, l’homoérotisme, l’horrifique et les existences au bord de l’effondrement. Pour les autres, c’est la promesse d’entrer dans un univers d’outre-noir unique, déjà traversé par une intensité singulière, propre à cette autrice hors norme.

Marie-Laure Kirzy

La Descente, c’est le pire (Bajar es lo peor)
Roman de Mariana Enriquez
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
Editeur : Du Sous-sol
320 pages – 22,90€
Date de parution : 7 mai 2026

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