Nicolas Athané et Marco Nguyen signent un film d’animation pour adultes résolument queer, politique et comique, inabouti mais singulier, qui rappelle que la représentation et les luttes LGBTQIA+ passent aussi par le droit à être excessif et follement vivant.

Il est si rare de voir un « truc » pareil dans le paysage cinématographique français qu’il faut évidemment le signaler (et en parler). Soit un film d’animation pour adultes résolument queer, politique et comique. Derrière son postulat burlesque (un virus transforme progressivement les homosexuels en hétérosexuels), Jim Queen s’affiche à la fois en farce déjantée, en satire sociale et en réflexion sur les mécanismes d’exclusion. Applications de rencontre, influenceurs muscu, rivalités entre sous-communautés, clichés sur la masculinité et quête permanente de validation sociale, tout passe à la moulinette d’un humour parfois subtil, toujours débordant, multipliant allusions et clins d’œil à une vitesse impressionnante. Mais réduire Jim Queen à une succession de blagues trash et irrévérencieuses serait une erreur, car sous les couches de provoc se dévoile un récit sur l’identité et l’acceptation de soi.
Icône adulée parce que correspondant aux canons de beauté dominants (grand, sexy et musclé), Jim Parfait découvre soudain ce que signifie de devenir indésirable lorsque son statut et son apparence commencent à se fissurer, et qu’il cherchera à récupérer avec l’aide d’un jeune puceau gringalet. Mais si c’était finalement l’amour qu’il allait trouver au bout de sa quête ? Cette trajectoire permet au scénario d’aborder le sujet des hiérarchies propres au monde gay (gym queens, bears, chubbies, twinks, kiffeurs, puppies…) et de montrer, avec une forte propension à l’autocritique, que les discriminations ne viennent pas uniquement de « l’extérieur » (les injonctions au corps parfait, la valorisation de certains profils au détriment d’autres ou les ravages du chemsex sont évoqués sans détour).
Quant au virus fictif de l’hétérose, il agit comme une parfaite inversion des mécanismes de marginalisation. Pendant des décennies, les personnes homosexuelles ont été considérées comme déviantes ou anormales. Ici, le scénario renverse cette logique, l’hétérosexualité devenant la condition stigmatisée (on aime et on comprend le foot, on kiffe les queues leu-leu sur des musiques ringardes, on s’en fout des fashion faux pas et des ventres mous…). Le procédé est évidemment caricatural, mais permet de mettre en lumière l’aberration des discriminations réelles. À travers cette inversion, le long-métrage rappelle combien les notions de « normalité » sont des constructions sociales plus que mouvantes et discutables (d’ailleurs les difficultés de financement qu’a rencontrées le film montrent encore la frilosité de pas mal de producteurs et diffuseurs : « La production de Jim Queen a été aussi compliquée que le climat politique était délétère au sujet de l’homosexualité », a ainsi expliqué Nicolas Athané).
Lui et Marco Nguyen assument bien sûr à fond cette autodérision. Leur objectif n’est pas de fournir une représentation exhaustive ou sociologique de l’homosexualité, même si on peut avoir l’impression que le film réduit la communauté gay à un enchaînement de fêtes parisiennes, de musculatures imposantes et de sexualité omniprésente, quand bien même certaines situations atteignent une drôlerie redoutable grâce à cette avalanche de stéréotypes (voir la « Gaystapo », chargée de « guérir » les malheureuses victimes de l’hétérose, et dont le QG ressemble comme deux gouttes d’eau au Berghain). Sauf qu’à trop brocarder, à naviguer constamment entre insolence (tant mieux) et surenchère (tant pis), Jim Queen finit parfois par s’épuiser lui-même, et certaines séquences semblent davantage construites autour d’une accumulation de gags (hyper) référencés que d’une véritable progression dramatique.
Certes, le spectateur familier de la culture queer y trouvera probablement son compte, mais une partie du public néophyte en « la matière » risque sans doute de rester sur le bord du chemin (même si les deux réalisateurs s’appuient également sur des standards de la pop culture). Et puis beaucoup de personnages secondaires existent davantage comme des archétypes que comme des individus à part entière, même si cette simplification relève bien sûr du fonctionnement même de la satire, grossissant volontairement le trait pour mieux mettre en évidence les travers que les deux réalisateurs cherchent à dénoncer. En revanche, visuellement, Jim Queen a tout bon en ne cherchant jamais à rivaliser avec les géants de l’animation mondiale. Son esthétique privilégie l’expressivité et la vitesse, épousant le ton délirant du récit avec des personnages semblant sortir d’une bande dessinée sous amphét. Le film possède une personnalité visuelle très reconnaissable, plus précieuse finalement qu’une perfection technique disons plus impersonnelle.
Jim Queen n’est pas un film parfait, non. Certaines scènes tirent un peu en longueur, son scénario est foutraque et son goût pour l’exagération (la fin, plus qu’osée) risque d’en rebuter plus d’un. Mais ce dernier défaut est aussi le revers de ses qualités, le film acceptant de rire de sa propre communauté tout en exprimant un véritable amour pour celle-ci. Jim Queen célèbre ainsi la diversité queer sans la sanctifier, préférant la contradiction à l’idéalisation, le coup de griffe à l’autocongratulation. Et dans un monde d’horreurs et de fureurs où les droits LGBTQIA+ sont de plus en plus remis en question (euphémisme), cette explosion de couleurs, de sarcasmes et de liberté ressemble finalement à un soubresaut politique. Un film inabouti mais singulier, déterminé et insolent, qui rappelle que la représentation et les luttes passent aussi par le droit à être excessif et follement vivant.
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Michaël Pigé
