« Lázár » de Nelio Biedermann : la chute d’une famille, la fin d’un monde

Saga familiale sur fond de déclin de l’empire austro-hongrois, Lázár évoque Thomas Mann (Les Buddenbrook) et Joseph Roth (La Marche de Radetzky). Mais le jeune auteur suisse Nelio Biedermann s’affranchit vite de cette filiation pour imposer une voix romanesque singulière.

nelio biederman
© Ruben Hollinger

« Alors que l’orée de la forêt obscure était encore jonchée de la neige du siècle défunt, Lajos von Lázár, l’enfant translucide aux yeux bleu lac, aperçut pour la première fois l’homme qu’il croirait, jusqu’à sa mort, et même au-delà, être son père. »

La première phrase, sublime, semble nous immerger dans l’univers d’un conte gothique : un manoir qui semble avoir une vie propre comme si les pièces, les couloirs, les objets conservaient l’âme des générations qui y ont vécu, une forêt profonde et brumeuse qui semble absorber les drames humains, un enfant étrange dont la transparence de la peau semble le condamner à être exposé aux yeux de tous alors qu’il naît dans une famille emplie de secrets.

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Nelio Biedermann trouble cette intemporalité teintée de réalisme hanté par un cadre historique, lui, complètement réaliste. Le manoir en question est situé près de Pécs à la frontière sud de la Hongrie actuelle. Il appartient depuis des siècles aux Lázár, famille d’aristocrates dont on va suivre la destinée tourmentée de la Première guerre mondiale jusqu’à la répression de la révolution hongrois en 1956, du démantèlement de l’empire d’Autriche-Hongrie jusqu’à l’occupation soviétique, en passant par la Seconde guerre mondiale avec ses Croix fléchées et l’extermination des juifs en 1943-44.

Soixante ans d’histoire de la Hongrie condensés en seulement 350 pages, cela pourrait donner au récit un sentiment de précipité d’autant que les événements qui défilent mettent en scène trois générations de Lázár. Il y avait sans doute le matériau pour une ample trilogie. On regrette parfois que l’auteur n’ait pas pris plus de temps pour explorer plus profondément les conséquences des traumatismes historiques ou familiaux.

Et pourtant, la lecture n’a rien de précipitée. Nelio Biedermann a composé son roman sur un rythme quasi rhapsodique, alternant des moments d’intensité différente, mêlant accélérations et descriptions plus contemplatives. Lázár est construit comme une succession d’instantanés saisis à des moments différents avec différents points de vue, sans aucun superflu, un sentiment d’urgence sous-jacent affleurant à mesure que la famille sombre.

Si les récurrentes -et tourmentées- scènes de sexe finissent par lasser, d’autres au contraire impriment des images puissantes comme celle où Lajos von Lázár, officier au service d’une Hongrie collaborant avec les Nazis qu’il déteste, encadre les déportations de juifs de Budapest, effondré par son incapacité à désobéir à des ordres qui le répugnent. De façon générale, les personnages sont très réussis et parviennent à vivre malgré le peu de temps que l’auteur leur accorde. Cette précision du portrait dans la concision est particulièrement visible dans la caractérisation des personnages secondaires comme l’inoubliable l’aumônier précepteur des enfants de Lajos qui aimait Proust plus que Dieu.

« Lajos, contrairement à lui, n’avait pas perdu que son avenir : il avait perdu toute son identité. Depuis sa naissance, il avait été quelqu’un sans rien devoir faire pour : tout au long de sa vie, les gens lui avaient témoigné de la déférence, de l’admiration et du respect – et du jour au lendemain, il était devenu un homme brisé, un simple facteur, un parfait anonyme. Soudain, son père lui faisait pitié. Il se disait que, petit garçon, Lajos avait dû nourrir autant d’espoirs que lui, sans doute persuadé que tout lui sourirait et qu’il y avait une justice en ce monde – du moins en ce qui les concernait ».

Nelio Biedermann fait la part belle au romanesque, avec une poésie discrète, une ironie dramatique et une profonde mélancolie, pour raconter le destin de cette famille hongroise prise dans les tourments de l’Histoire. À travers elle, c’est tout un monde qui vacille, sans jamais renoncer à l’espoir d’une possible réinvention. Incontestablement, un jeune auteur d’une étonnante maturité, à suivre.

Marie-Laure Kirzy

Lázár
Roman de Belio Biedermann
Traduction de l’allemand (Suisse) par Rose Labourie
Editeur : Belfond
352 pages – 23€
Date de parution : 20 août 2026

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