[POUR] « Fjord » de Cristian Mungiu : le piège des certitudes

Que se passe-t-il lorsque chacun est persuadé d’agir pour le bien des autres ? Avec Fjord, Cristian Mungiu transforme le conflit culturel en une vertigineuse réflexion sur les bonnes intentions, les aveuglements et les ravages de la polarisation.

Fjord
© Le Pacte

Toute distinction est politique : alors que certains voyaient la Palme 2025 attribuée à Jafar Panahi comme un message envoyé à l’Iran davantage que comme une distinction de l’excellence du film en question, celle décernée à Fjord a fait grincer d’autres dents, et pour cause : Fjord est un récit instable, dont l’objectif est moins d’asseoir une thèse que d’aller faire douter son adversaire.

Fjord afficheOn retrouve ici les thèmes chers au réalisateur roumain, qui après avoir longuement disséqué son pays natal, que ce soit dans son rapport à l’avortement (4 mois, trois semaines, deux jours), à l’ascension sociale (Baccalauréat) ou le rapport entre les communautés à l’ère d’une Europe unifiée (R.M.N.), s’expatrie pour confronter une famille à un autre système social. La polarisation est idéale entre ces catholiques roumains traditionnalistes et la Norvège, réputée mondialement pour ses politiques progressistes et sa vigilance quant au bien être des enfants.

Toute la première partie fonctionne sur une fluidité des échanges : l’arrivée de la famille est un exemple de liant social, à travers l’institution scolaire, le rapport de voisinage, le lien entre les enfants ou « l’aidance » intergénérationnelle entre la femme et le grand père en fauteuil roulant. Mungiu, toujours très à l’aise dans ses blocs séquentiels et soutenu par d’excellents comédiens, accompagne une communauté qui sait toujours s’ouvrir à l’autre, sur le principe d’une politesse et d’une hospitalité qui relèvent de la convention sociale. Bien entendu, le point de pivot consister à gripper la mécanique en confrontant les protagonistes à leurs différences.

Dès lors, la construction des cadres se complexifie : les grands paysages nordiques (falaises des montagnes, neige, noirceur de l’eau) se présentent davantage comme des remparts (en témoigne le bout de la jetée, impasse sur laquelle on arrête le fauteuil roulant), et les intérieurs multiplient les plans sur les surfaces vitrées, l’observation de la lumière de la maison d’en face, les portes et la porosité des cloisons. Le seul lien qui semble encore vivace est celui de la sédition enfantine, qui tend à abolir les règles temporelles et spatiales par les fugues nocturnes, et, surtout, se fonde sur certains non-dits qu’on ne cherche pas nécessairement à expliquer (des scarifications, par exemple), leur préférant la magie du moment, comme celle consistant à feindre de marcher sur l’eau.

Fjord est un film sur l’impossible communication entre des groupes d’individus convaincus du bien fondé de leur principes, quitte à bafouer le droit ou l’intégrité des autres. S’il dérange, c’est parce qu’il insiste sur ce fameux enfer pavé de bonnes intentions : « Tout le monde a voulu agir en faveur des enfants », nous dit-on, alors qu’on peine à déterminer dans quel espace (familial ou institutionnel) ils seront les plus aptes à s’épanouir. Mungiu ne cherche pas à présenter une famille maltraitante comme la victime de progressistes fanatiques. Il ose disséquer plusieurs types d’aveuglements, et tente, en médiateur muet, d’établir les raisons de l’échec final, où personne ne sortira grandi. Il montre comment le tenancier d’une foi, quelle qu’elle soit, cherche toujours à l’imposer aux autres (les prosélytes face au deuil, les militants de la laïcité), et que le véritable nœud du problème réside dans le silence, l’ambivalence des non-dits et l’incapacité chronique à réellement comprendre l’autre à partir du moment où la concession est proscrite. L’automatisme des procédures et le fanatisme religieux broient les individus.

La question qui semble le plus faire bondir certains contempteurs du film, qui serait selon eux un « film de droite », prenant parti pour le camp réactionnaire présenté en victime d’institutions « wokes », est celle de l’équivalence : en se plaçant au centre, Mungiu laisserait entendre que les services sociaux font autant de mal que les parents violents. Ce n’est absolument pas ce que dit le film. Le récit instaure un malaise parce qu’il montre des parents aimants et convaincus d’agir « en faveur des enfants », en face desquels l’institution estime que la séparation brutale est la meilleure des solutions. Il documente la certitude d’une société et d’individus qui, focalisés sur l’épouvantail de la différence culturelle, tend à ne pas voir ce qui se passe sous ses propres toits, lorsqu’une adolescente se taillade les veines ou relève sa couverture à l’entrée de son père dans sa chambre. Il dépeint une communauté qui brandit avec facilité le spectre de la persécution religieuse pour éviter de remettre en question l’archaïsme de ses principes. Il scrute un village encaissé dans la beauté de la nature, où l’avalanche rappelle la fragilité et la présomption des coutumes humaines.

La polarisation, nerf toxique de la guerre communicationnelle de l’époque, est ici mise à plat, et Mungiu soulève un point saisissant : les partisans du progrès, de l’humanisme et de la tolérance doivent fournir davantage d’efforts que le camp adverse, et faire des pas vers lui pour être à la hauteur de leurs idéaux.

La première phrase, assenée à un enfant, avait en réalité valeur d’avertissement collectif : « Tu dois apprendre à admettre tes erreurs ».

Sergent Pepper

Fjord
Film roumain, français, norvégien, danois et suédois de Cristian Mungiu
Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc
Genre : Drame
Durée : 2h26mn
Date de sortie en salles : 19 août 2026

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