Fling II – 3 : Krautrock is back !

Le rock choucroute est de retour ! En ce qui concerne Fling II, cela fait déjà quelques années que le groupe nous régale de ses constructions un peu délirantes, riches, complexes et farfelues. Une musique qui n’en finit pas de se dérouler entre nos oreilles ébahies! Wunderbar !

fling ii - 2026
© Fling II

3 est, comme de juste, le troisième album de ce groupe d’Ann Arbor (Michigan, USA) qu’est Fling II. Il arrive donc après 2, sorti le 25 octobre 2024, et Fling II, le premier, sorti pile 2 ans avant (en octobre 2022). Une séquence qui pourrait donner l’impression que le groupe n’a pas un sens du titre extrêmement développé, alors qu’en réalité les titres indiquent que ces albums forment une trilogie. Et une ode au krautrock — assumée et mise en avant par le groupe sur sa page Bandcamp: « a bespoke cut of unoptimized, nonperfected krautrock, cosmic country, new age, and classic synthesis », qui, sans qu’on ait besoin de la moindre traduction, donne une idée du mélange un peu étrange que concocte le groupe (et qui indique aussi clairement que le groupe ne se prend pas au sérieux!).

Nonperfected krautrock, oui, pourquoi pas. Unoptimized, peut-être, mais certainement pas si cela sous-entend quelque chose de lo-fi ou de pas très sophistiqué. Bien au contraire, les morceaux que compose le groupe sont riches et complexes. Six morceaux pour cet album qui créent des volumes toujours en mouvement, des formes qui se forment, se défont et se recomposent. Six morceaux, donc, et six manières différentes de faire bouger, gonfler, se contracter ou disparaître un espace sonore. Le groupe réussit cette synthèse non-optimisée en utilisant des éléments sonores assez simples — un motif, une basse, un beat, une nappe — qu’il fait apparaître et disparaître, entrer et sortir du paysage en passant d’un côté à l’autre de la stéréo — le groupe joue beaucoup sur la latéralité de la musique. Simple!

Lau, le morceau introductif, est construit autour d’un motif bien identifié qui se répète du début jusqu’à la fin. Un motif assez aigu, qui donne une certaine brillance et une certaine légèreté au morceau et qui domine d’autant plus qu’il occupe largement les canaux droit et gauche de la stéréo. Même si vous n’écoutez pas le morceau au casque, et donc même si vous le remarquez moins, cela contribue à l’impression qu’il y a quelque chose qui volète autour de vous. Les éléments graves, les basses, arrivent progressivement ; on les remarque à peine au début, avant qu’ils n’occupent totalement la scène et que Lau devienne plus sombre. L’espace sonore change : plus grave, plus sombre, plus centré. La légèreté et la brillance qui passaient d’une oreille à l’autre ont laissé la place à une masse compacte, lourde, enveloppante. Le morceau en devient presque menaçant.

Inke, le second morceau de l’album, donne l’impression que le groupe change complètement de perspective. La musique, toujours en mouvement, est plus lente, aquatique ou aérienne. Paisible. Beaucoup plus contemplative. Après l’agitation de Lau, on est surpris. On l’est aussi parce que la richesse sonore du morceau semble moins importante que celle des autres titres. Peu de choses changent dans cet espace méditatif. Mais ce n’est certainement pas un morceau plat. Le volume n’est pas créé ici par la multiplication des sons, mais par leur nature : arpèges, chœurs, voix éthérées qui traversent l’espace, arrivent et repartent de manière plus ou moins régulière. Un peu comme si nous étions entourés de sirènes qui nous avaient complètement et définitivement envoûtés.

Bant est aussi un morceau lent, vaporeux, une sorte de masse gazeuse musicale qui se délite et se met à tournoyer autour de nous. Là encore, le groupe joue sur la latéralité des sons, qui arrivent à droite et à gauche ou passent d’une oreille à l’autre. Plus encore que sur la première piste, les sons se déplacent continuellement. Cette latéralité, au-delà des sons eux-mêmes, devient le principe créatif du morceau. C’est aussi ce qui le rend encore plus volumineux que les autres, encore plus enveloppant. Un morceau relativement court — moins de cinq minutes —, ce qui le rend aussi un peu moins impressionnant, un peu moins angoissant. Une impression qui vient également du fait que le morceau est bien moins aigu — mais aussi moins profondément grave — que certains des autres titres. Bant semble progresser vers l’intérieur d’une matière sonore qu’il explore.

Beem révèle une autre facette du groupe: la progression. Le morceau commence lentement, puis montent les basses et un beat qui forment une sorte de masse sonore occupant tout l’espace pendant une grande partie du morceau. Quelques éclairs donnent un peu de lumière au paysage désolé que le groupe est en train de parcourir, mais l’oreille reste attirée par cette basse et ce beat assez rapide. Avant que tout cela ne disparaisse… Une trentaine de secondes avant la fin, il ne reste plus qu’un motif aigu et métallique ; tout ce qui était rythmique et grave a disparu. La terre n’est plus là, il ne reste que l’air…

Ilia est un morceau quasiment religieux. Il commence avec une sorte de chœur lointain qui psalmodie quelque chose de diffus. Puis le morceau prend de l’ampleur avec une combinaison d’éléments graves et d’autres plus aigus. Le contraste est assez déstabilisant: les deux registres occupent l’espace de manière presque égale et l’oreille ne sait pas vraiment à quoi se raccrocher. Le morceau perd progressivement le caractère religieux du début et se retrouve avec une structure et des sons presque jazzy. Peu à peu, les sons aigus prennent le dessus. Ils tournoient et semblent s’envoler. Le morceau devient de plus en plus aigu avant de terminer sur des nappes, aiguës elles aussi, qui donnent l’impression que la musique s’est définitivement envolée au moment où le morceau se termine.

Mago, le dernier morceau de l’album, est aussi l’un des plus complexes. Presque seize minutes d’une musique, là encore, en évolution permanente. Le morceau fonctionne moins par répétition que les précédents. Soniquement, il peut donner une impression assez liquide, surtout vers la fin, comme si la musique était immergée — ou si nous étions immergés avec elle et que nous l’écoutions depuis l’intérieur d’un scaphandre. Le morceau commence en accumulant des nappes qui semblent tourner les unes autour des autres comme dans une sorte de combat aquatique ou spatial. Là encore, le groupe utilise largement les deux canaux de la stéréo, ce qui donne évidemment de l’ampleur et de la dispersion au morceau. L’univers de Mago est, comme celui de Lau, éclaté et semble nous parvenir de partout. Puis, progressivement, la musique se recentre et se concentre, devient plus grave et plus sombre. Elle semble aussi devenir plus dense et s’unifier autour de quelques éléments seulement. La bataille — qui fait rage autour du premier tiers du morceau — aurait-elle été gagnée ? Perdue ? Pas certain, pas si tôt en tout cas. Les deux dernières minutes sont plus lentes et les sons recommencent à arriver de tous les côtés, comme si c’était le moment d’une réouverture, d’un retour de la lumière. Et enfin de la tranquillité et de la sérénité. Le morceau et l’album s’arrêtent.

Alain Marciano

Fling ii – 3
Label : We Are Busy Bodies
Date de sortie: 21 Août 2026

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