« L’Inconnue » d’Arthur Harari : corps et désaccords

Avec L’Inconnue, Arthur Harari s’aventure loin de Onoda et d’Anatomie d’une chute pour livrer un film inquiétant et profondément singulier. Entre atmosphère poisseuse, vertige fantastique et cauchemar identitaire, le cinéaste transforme le motif du « body swap » en une expérience sensorielle et existentielle troublante, quitte à perdre un peu de sa puissance en chemin.

L Inconnue
© bathysphere – To Be Continued – Pathé Films – France 2 Cinéma – Ascent Film

L’Inconnue faisait partie des grandes attentes du dernier festival de Cannes : Arthur Harari y avait fait sensation en 2021 avec son deuxième long métrage Onoda (après le déjà réussi Diamant Noir), puis en tant que scénariste du multi récompensé Anatomie d’une Chute de Justine Triet deux ans plus tard. Ce nouvel opus, qui adapte la bande dessinée Le Cas David Zimmerman, conçue avec son frère Lucas, s’éloigne assez radicalement des précédents et a déjà le mérite de l’audace dans une proposition singulière sur le motif de « body swap », c’est-à-dire l’échange de corps entre deux individus.

L Inconnue afficheLa formidable première heure instaure avant même l’immersion du fantastique une atmosphère poisseuse et anxiogène distillée de main de maître. Harari, dans une image granuleuse qui convoque clairement le cinéma des années 70, travaille la matérialité des lieux et des corps. Le récit suit un photographe d’une maigreur effrayante (Niels Schneider, méconnaissable) qui superpose les quartiers qu’il photographie aux anciens clichés pris par son père, annonce de ce principe de dédoublement : une façade, un croisement, un morceau de ville est aussi hanté par une ancienne version que les habitants ne peuvent plus voir.

Le rapport au sujet se reporte sur une femme photographiée et revue dans une fête, sorte d’apogée organique assez extraordinaire où la musique, les lieux décatis et l’euphorie festive autour de l’éclatement d’une piñata accroissent une inquiétante étrangeté qui convoque autant Antonioni que De Palma.

On sait d’emblée qu’il ne faudra pas s’attendre à un thriller conventionnel, et c’est là la grande réussite du film que de prolonger cette noyade en eaux troubles. Le mutisme de la première partie, qui nous force à tenir compagnie à un protagoniste profondément antipathique, nous prépare en cela à sa propre expérience de transfert de corps, et d’inadéquation existentielle. Mais il faudra aussi composer avec une métamorphose du récit lui-même, voire de sa tonalité. La quête du personnage, désormais sous les traits d’une Léa Seydoux profondément troublante, va s’empoisonner d’une durée volontaire étirée au cours de laquelle il s’agira d’interroger le mal être avec lequel il va falloir cohabiter. Le voyeurisme premier du photographe mute en une recherche de sa propre apparence, matérialisée par cet arc secondaire profondément dérangeant sur l’observation à distance d’une jeune fille atteinte du même mal.

L’Inconnue, comme son titre l’annonce, s’en tient à cet enjeu initial : faire d’un cauchemar identitaire une expérience dénuée de rationalité, mais avec laquelle on est condamnée à cheminer. De ce point de vue, Harari s’en sort haut la main, et ne ménage pas son spectateur dans les différentes expériences vécues par les personnages, prêts à expérimenter des unions contre nature pour tenter un réveil dans un monde stable.

La durée questionne néanmoins, dans la dernière partie, où l’enlisement a tendance à la dilatation de motifs qui se répètent et se difractent, et la fascination première pour une atmosphère cède le pas à une exploration plus psychologique qui perd un peu l’éclat initial. Mais l’expérience traumatique n’en reste pas moins marquante, et renoue avec un cinéma aussi lointain que ces anciens quartiers d’une ville fantôme, et dans lesquels on se plonge avec un frisson revigorant.

Sergent Pepper

L’Inconnue
Co-production franco-italienne d’Arthur Harari
Avec : Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dréville…
Genre : fantastique, drame
Durée : 2 h 19
Date de sortie en salle : 26 août 2026

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