Ce fabuleux piano, un Erard n°2 en palissandre frisé fabriqué en 1892, a été spolié par les nazis en 1943. En partant à la recherche de cet instrument disparu, Sonia Devillers signe un passionnant récit-enquête qui ressuscite le destin de la famille Enoch et révèle qu’un piano peut contenir bien davantage que de la musique : toute une mémoire.

En 1961, la famille d’origine juive de Sonia Devillers est contrainte de quitter la Roumanie. Sa grand-mère paternelle pianiste ne s’est jamais remise du vide jamais comblé par son demi-queue Bechstein abandonné à Bucarest. C’est en espérant le retrouver que l’autrice a découvert que des milliers de personnes cherchaient leur piano perdu. Elle tombe sur un avis de recherche d’un universitaire de San Francisco s’acharnant à retrouver un vieux piano français ayant appartenu à la famille des Enoch, célèbres éditeurs de musique, spolié par les Nazis.
On connaît l’histoire de la traque des œuvres d’art dans toute la France par les nazis. On sait comment le directeur des musées nationaux, Jacques Jaujard organise l’évacuation des trésors du Louvre pour les soustraire aux griffes des nazis, comment sa collaboratrice Rose Valland a secrètement répertorié les œuvres d’art spoliées. On a vu le film Monuments Men consacré à la brigade américaine qui traquait les chefs d’œuvres disparus. Mais le pillage de la musique est méconnu.

« Comment se représenter ces trains fantômes remplis de pianos traversant un Reich à feu et à sang. Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple. »
Sonia Devillers raconte avec rigueur documentaire comment le Commando Musique dirigé par le musicologue SS Herbert Gerigk a organisé la razzia. Tout sidère dans ce qu’elle raconte : le projet politique nazi consistant à aryaniser la musique, la quantité folle de pianos et autres instruments de musique volés dans les appartements juifs puis stockés dans des camps dédiés, les Pianolager, puis acheminés depuis Paris dans tout le Reich.
Derrière chaque page, on devine l’énorme travail de recherche tant le récit fourmille d’anecdotes, rythmé par les drames vécus par les juifs en France, de l’affaire Dreyfus jusqu’à la déportation et le retour des survivants. Ça ramifie de partout, les personnages hors famille Enoch foisonnent (Alfred Rosenberg, Léon Blum, Maurice Ravel, Jacques Prévert et Joseph Kosma avec la naissance des Feuilles mortes etc). Le récit est dense, il y avait matière à écrire plusieurs livres, et pourtant jamais le fil du récit ne se perd car Sonia Devillers a le talent de l’incarner notamment grâce aux centaines de carnets écrits par Jacques, l’unique Enoch rescapé de la Shoah, de 1931 à sa mort, restituant un monde qui chavire.
« J’ai cru sincèrement chercher un beau piano. En réalité, j’ai trouvé une famille. Je me suis attachée à un aïeul que le Tout-Paris de la Belle Epoque a pleuré, à un homme malade que la police française s’est chargée d’arrêter, à un fils à Papa arrogant devenu brave face aux Allemands, à deux frères que le destin a séparés à jamais. »
Pour pouvoir conter l’histoire de ce piano perdu fabriqué en 1892, c’est l’histoire de ses propriétaires successifs que retrace Sonia Devillers, celle des Enoch, famille de juifs laïcs appartenant à la bonne société, de Carl, le patriarche allemand fuyant la répression de la révolution de 1848, pour Paris, la ville qui a émancipé les juifs dès la Révolution française, jusqu’à Jacques, son arrière-petit-fils. Le récit est à son meilleur lorsqu’il s’attarde sur un détail très concret. Le récit est à son meilleur lorsqu’il s’attarde sur un détail concret. Un objet, un geste, une phrase suffisent alors à faire surgir tout un monde disparu. Sonia Devillers n’appuie jamais l’émotion ; elle lui fait confiance. Et c’est précisément pour cela qu’elle bouleverse.
Alors, le piano n’est plus un simple objet inanimé mais se transforme en précieux dépôt de mémoire qui porte en lui la vie de tous les membres d’une famille qui a été tour à tour dans la joie et le désespoir. Le Fabuleux Piano est moins le récit d’une enquête que celui d’une transmission. Les spoliations des biens juifs ne relèvent pas seulement du vol : elles participent aussi d’une entreprise d’effacement des victimes, un mémocide. En faisant disparaître leurs objets, les nazis cherchaient à effacer jusqu’aux traces matérielles de leur existence. La quête du piano devient ainsi un acte de réparation mémorielle.
« Si j’ai voulu raconter l’histoire de la famille Enoch, c’est en partie pour ne pas écrire à nouveau la mienne », écrit Sonia Devillers. C’est pourtant l’inverse qui advient. À mesure que le piano des Enoch retrouve son histoire, celui que sa grand-mère a dû abandonner à Bucarest semble lui aussi sortir de l’oubli. Deux pianos, deux familles, deux exils, un même manque. Le piano raconté ne ressuscite pas les disparus, mais il leur rend ce que les bourreaux avaient aussi voulu leur voler : une histoire, un nom, une mémoire.
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Marie-Laure Kirzy
