« Des fleurs pour Tokyo », de Yuiga Danzuka : l’impossible réparation d’une famille

Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2026 et présenté comme “le renouveau du cinéma japonais”, le premier film de Yuiga Danzuka n’est pas dénué de qualités mais pâtit d’une volonté de jouer sur tous les terrains.

Des fleurs pour Tokyo photo
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Dans l’anonymat d’un restaurant d’aire d’autoroute, puis dans celui d’un pavillon sans âme de la banlieue de Tokyo, une famille peut imploser en quelques heures. Pas de cris, à peine quelques pleurs étouffés et hors-champ de la mère, qui vient d’apprendre que son mari écourtait les vacances pour “ne pas rater une opportunité professionnelle en or”, direction Tokyo.

Des fleurs pour Tokyo Présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en 2025, Des Fleurs pour Tokyo a typiquement les qualités et les maladresses d’un premier film prometteur. Grâce à une écriture économe et pleine d’ellipses, Yuiga Danzuka, 28 ans seulement, dit beaucoup avec peu. On devine, dès le prologue, le pourrissement du couple à travers la grande détresse de la mère Yumiko (Haruka Igawa) et le regard inquiet des enfants. Dix ans plus tard, on retrouve les deux enfants, Ren (Kodai Kurosaki) et Emi (Mai Kiryu). Lui est fleuriste et livre des orchidées hors de prix à de riches clients à travers les rues propres de la ville. Un jour, par hasard, il livre des fleurs à l’atelier de son père, revenu à Tokyo récemment après une carrière à l’international. On comprend que ce week-end écourté, 10 ans plus tôt, a été le début de la fin pour la famille. Ren tentera alors de recoller les morceaux, ou au moins de donner une deuxième chance à son père.

Le cinéaste dissèque l’impossible réparation d’une famille tout en chroniquant la ville de Tokyo comme un personnage à part entière. Le père défaillant, Hajime (Kenichi Endo), est paysagiste : il conçoit des centres commerciaux au design révolutionnaire, il façonne des quartiers entiers, avec en ligne de mire, dit-il, la volonté de recréer du lien entre les gens. Des plans de bâtiment, de rues et de parcs rythment le fil narratif principal, confirmant à mesure que le film avance que le cinéaste s’intéresse autant (ou plus) au décor qu’à ses personnages, qui occupent d’ailleurs, parfois, une petite partie du cadre. Le reste étant colonisé par la ville tentaculaire qui mâche ses habitants et recrache les pauvres, priés d’aller voir ailleurs quand s’installent les grands projets immobiliers.

On comprend d’ailleurs très vite que les bâtiments du père Hajime sont en réalité bien loin du vivre-ensemble proclamé par les campagnes de publicité. Ils favorisent plutôt les gagnants du jeu et rejettent les éclopés, les traîne-savates, les marginaux. “Inutile de continuer ce dialogue de sourds”, rétorque-t-il à une jeune salariée qui s’émeut des retombées néfastes de ses projets, utilisant exactement les mêmes mots qu’il avait balancés à sa femme dix ans plus tôt quand celle-ci s’opposait à son départ pour Tokyo. Ainsi Yuiga Danzuka trace-t-il un trait d’union assez grossier, il faut le dire, entre un développement immobilier aveugle aux souffrances des plus faibles et l’attitude égoïste des hommes envers leur propre famille. Le tout incarné par le personnage finalement repoussant d’Hajime.

On sent la volonté louable du jeune cinéaste d’ajouter un sous-texte politique à son récit. Il navigue aussi entre les figures tutélaires du cinéma japonais contemporain : Hirokazu Kore-Eda par sa dissection des mécanismes familiaux, Naomi Kawase dans l’intégration – un peu laborieuse – d’éléments magiques et fantastiques, et dans le rapport à l’au-delà et à la mort. Il a voulu faire oublier qu’il était jeune mais son film transpire l’inexpérience. Ceci dit, le talent est bien là : la mise en scène parvient quelquefois à faire correspondre les émotions des personnages aux géométries des séquences urbaines, tout en instaurant une atmosphère étrange et unique. Ne manque plus qu’une certaine sincérité et Yuiga Danzuka pourrait alors rejoindre les rangs des (si nombreux) grands cinéastes japonais contemporains, comme il semble impatient de le faire.

Guillaume Poisson

Des Fleurs pour Tokyo
Film japonais d’Yuiga Danzuka
Avec : Kodai Kurosaki, Kenichi Endo, Haruka Igawa, Mai Kiryu
Genre : Drame
Durée : 1h55
Date de sortie en salle : 5 août 2026

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