« Nos vies sauvages » de Hemley Boum : quand l’intime raconte une dictature

Ce tableau envoûtant du Cameroun contemporain tend un miroir féroce à toutes les dictatures et raconte, à travers des destins intimes, le désenchantement d’un peuple. Hemley Boum signe une vaste fresque sur les ressorts de la corruption et la puissance des femmes lorsqu’elles s’allient.

hemley boum
© Francesca Mantovani

« Aujourd’hui, quinze ans plus tard, dans cette prison horrible où je suis enfermée, je te parle sans arrêt. Tout me ramène à nous. (…) Quinze années et pas un jour sans penser à toi. (…) Quinze années pendant lesquelles mon engagement politique a tout occulté. J’ai accepté ma perte et renoncé à te chercher dans les regards. Mais ma passion pour ce pays est encore un héritage, un hommage à ce que tu nous n’avons pas vécu ensemble. »

Nos Vies sauvages s’ouvre sur le monologue de Ndolo Elimbi, avocate égérie de l’opposition camerounaise, qui vient d’être emprisonnée à Yaoundé pour s’être élevée contre le régime dictatorial de Paul Biya, à la tête du pays depuis 1982. Elle s’adresse à son grand amour, le célèbre juriste en exil Enow Alaka qu’elle n’a jamais cessé d’aimer malgré leur rupture quinze ans auparavant.

C’est toute l’épaisseur d’une vie que raconte Hemley Boum en mélangeant plusieurs temporalités, le présent n’étant jamais complètement présent avec les résurgences des souvenirs, des blessures familiales et des silences.

Les portraits qu’elle dresse de ses personnages sont admirables de finesse psychologique car ils ne sont jamais réduits à une fonction : Ndolo Elimbi, charismatique, animée d’un feu intérieur et d’une colère née au sein d’une famille bourgeoise dominée par un père qui a profité du système Biya ; sa mère Sippora, flamboyante veuve libérée à quatre-vingt ans de son mari tyrannique et violent, plus rien ne peut l’arrêter ; et surtout Zeinabou Ndam, commissaire travaillant pour le redoutable Théodore Fokam, chef de la Sûreté nationale qui lui a demandé d’infiltrer le réseau d’opposants de Ndolo.

Il faut être attentif aux premières pages : Hemley Boum y distille des informations dont elle ne révélera que progressivement toute la portée. En faisant revenir chaque personnage sur les événements clés de l’intrigue, sous des angles différents, elle compose peu à peu une fresque éblouissante où chaque voix apporte sa part de vérité.

Grâce à ces personnages si superbement incarnés, Hemley Boum fait sentir quelque chose que les chronologies politiques rendent abstrait : comment le désir de transformation ne parvient pas à produire une véritable alternance politique. Son récit, d’une grande maîtrise, embrasse ainsi quarante ans de l’histoire du Cameroun sous Paul Biya et montre comment les destins individuels se trouvent inextricablement liés aux soubresauts de l’histoire.

« En plus de quarante ans de pouvoir, le système Biya avait brisé les rêves, voilé les horizons et transformé le regard que les Camerounais portaient sur eux-mêmes. Il les avait rendus fragiles et méfiants en les maintenant dans un statu quo, une sidération mortifère. »

Car la violence d’une dictature laisse des traces sur les individus, sur leurs corps. Comme chez Zeinabou, le personnage le plus fort car le plus surprenant, elle façonnée par Fokam et qui s’y retrouve piégée par le confort offert par le régime : « imperceptiblement, elle avait renoncé à son intégrité en même temps que ce pays qu’elle s’était mise à haïr. Elle avait appris à détourner les yeux de la misère ambiante qui plus jeune l’émouvait tant, à faire le sale boulot avec une espèce d’assurance tranquille. »

Ce qui est remarquable dans ce roman, c’est qu’il donne l’impression d’être très intime alors qu’il parle en réalité de tout un pays. Hemley Boum part d’une histoire d’amour, d’une famille, d’amitiés, de loyautés, de trahisons, de conflits intérieurs pour raconter un pays et non l’inverse. Et le portrait du Cameroun, « le pays des révolutions avortées », toujours dirigé à ce jour par Paul Biya — à quatre-vingt-treize ans, c’est le plus vieux chef d’État en activité — est sombre : l’autrice en décrit parfaitement toute la complexité des rouages, de la corruption généralisée à l’adaptation résignée à un régime dont la violence institutionnelle ne change pas.

Mais Hemley Boum laisse filtrer la lumière. Ses personnages féminins sont des boussoles qui montrent qu’il n’est pas trop tard pour être pessimiste, et que la sororité, lorsqu’elle est sincère et organisée, peut se révéler plus forte que le désenchantement d’un peuple, la censure et la violence d’un régime à bout de souffle. Cette fresque politique d’une grande puissance, portée jusqu’au bout par la force de ses personnages, laisse longtemps une empreinte après la dernière page.

Marie-Laure Kirzy

Nos vies sauvages
Roman de Hemley Boum
Editeur : Gallimard
336 pages – 22€
Date de parution : 20 août 2026

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