« Levure » de Juliette Hayer : Charlotte dans le pétrin

Entre chronique sociale et fantastique anxieux, Juliette Hayer transforme une simple boulangerie en cauchemar organique où la précarité, l’épuisement et les humiliations du travail finissent par contaminer la réalité elle-même.

Levure image
© 2026 Hayer / Sarbacane

Charlotte est une jeune femme « ordinaire » qui se débat dans une précarité financière et émotionnelle totale. Elle rêve de devenir scénariste pour le cinéma, mais essuie systématiquement des refus. En dernier recours, elle prend un job, de ceux qu’on qualifie « d’alimentaires », dans une boulangerie. Mais la réalité est sans pitié, et le travail se révèle brutal : sa patronne a un « style de management » qui serait taxé, dans une « grande entreprise », de toxique, les clients pressés se montrent souvent impatients, voire agressifs, et il y a même une pauvre SDF qui a perdu la tête pour venir interférer avec le quotidien des vendeuses au comptoir ! Mais, même sans ces facteurs aggravants, le travail de boulanger impose des règles sanitaires strictes, qui doivent se traduire en un rituel obsessionnel pour être bien respectées, sans même parler de la répétition mécanique, jour après jour, des mêmes gestes, caractéristiques d’un travail manuel bien loin des jobs « intellectuels » et « artistiques » auxquels aspire Charlotte.

Levure couvertureEt il y a pire : dans cette arrière-boulangerie où l’on ne pétrit plus la pâte depuis qu’un enfant y serait mort, des phénomènes « surnaturels » terrifient Charlotte, des phénomènes que ses collègues ne semblent pas voir. Un liquide noir apparaît partout, dans la pâte, sur les machines, le long des murs.

Est-ce que Levure est un récit fantastique ? Rien n’est moins sûr, et la la conclusion ambiguë du livre peut laisser penser qu’avec Levure, la jeune autrice Juliette Hayer nous a offert plutôt une histoire, plus réaliste qu’il ne semble au premier abord, où c’est la fatigue, les cadences infernales imposées au personnel de la boulangerie, et les humiliations quotidiennes infligées par la « cheffe » qui contaminent la réalité elle-même, voire la perception que Charlotte, épuisée, à bout de nerfs, a de cette réalité.

D’autres lecteurs seront d’un avis contraire et privilégieront la piste « fantastique », et le grand mérite de Juliette Hayer est de ne pas chercher à trancher clairement. Levure fonctionne parce que son horreur reste ambiguë : la boulangerie devient ainsi une machine organique monstrueuse, un lieu où les rêves se désagrègent sous le poids de la précarité et de l’épuisement mental, où le monde se liquéfie. Que cela se passe dans la tête de Charlotte ou dans « la réalité » importe finalement peu.

Intelligemment, le dessin et les couleurs de Juliette Hayer traduisent le choix d’une certaine simplicité, voire naïveté, qui renvoie à la banalité du quotidien, et rend donc les dérives fantastiques plus « déplacées », peut-être plus perturbantes.

Tout n’est certes pas parfait dans ce premier roman graphique, et le flou narratif qui prévaut pourra frustrer les lecteurs les plus rationnels. Mais il faut admettre que cette « fragilité » participe aussi à l’identité de Levure : il y a ici l’expression pas encore instinctive d’une véritable colère de l’autrice contre l’inhumanité absolue du monde du travail contemporain. Et ça, ça nous touche.

Eric Debarnot

Levure
Scénario et dessins : Juliette Hayer
Editeur : Sarbacane
112 pages – 22,00 €
Date de parution : 4 mars 2026

Levure – extrait :

Levure extrait
© 2026 Hayer / Sarbacane

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