« Goliath » de Frédéric Tellier : les bonnes causes ne font pas les bons films

En dépit de toute la sympathie que l’on éprouve envers la cause défendue par Goliath (le danger des pesticides, le manque de courage des politiciens, la capacité de nuisance des grosses entreprises capitalistes), il faut bien reconnaître que le film de Frédéric Tellier est assez catastrophique… Et ce malgré un Pierre Niney génial, il faut le souligner.

Goliath
Pierre Niney – Copyright Caroline Dubois / SINGLE MAN

Il est assez facile d’imaginer – même si ce n’est peut-être pas le cas – que Frédéric Tellier et ses scénaristes se sont inspirés pour leur film éponyme de la remarquable série Amazon, Goliath, narrant les combats d’un avocat pugnace et brillant, défendant l’Américain moyen contre les abus des grosses sociétés capitalistes faisant passer la satisfaction de leurs actionnaires devant le « bien public ». Evidemment, remplacer le subtil Billy Bob Thornton par un acteur lourdingue comme  Gilles Lellouche n’avait rien a priori d’encourageant, mais l’inscription du film dans le débat toujours virulent, en France comme en Europe, sur l’interdiction de pesticides cancérogènes laissait présager un thriller « écolo » (quoi que ce soit que cette étiquette – clairement utilisée pour le marketing du film – recouvre…) pertinent.

Goliath AfficheAu sortir de deux heures qui oscillent entre le soporifique et le consternant, avec quelques détours déprimants par le franchement ridicule, il est difficile de sauver grand-chose de Goliath, hormis la prestation flamboyante d’un Pierre Niney de plus en plus impressionnant, de film en film : sauvant chaque scène où il apparaît (mais n’apparaissant jamais assez, à notre goût), Niney, incarnant un lobbyiste brillant au service de l’Industrie chimique, est ici une époustouflante illustration Mal Absolu, une figure d’une noirceur abyssale et d’un vide quasi cosmique de toute l’horreur capitaliste. Il est du coup quasiment impossible de comprendre comment Tellier n’a pas réalisé le diamant qu’il avait devant sa caméra, et n’a pas centré son film sur ce personnage littéralement méphistophélique, au lieu de se perdre dans la description inepte d’interminables (et fausses) scènes de bonheur familial ringard, sensées créer en nous de l’empathie envers les victimes des méchants vendeurs de pesticides.

Bon, quand on parle de ridicule, il faut malheureusement revenir sur l’interprétation générale (ou sans doute la direction d’acteurs) assez désastreuse : Jacques Perrin, complètement à la ramasse, récite son texte sans y croire une seule seconde, Lellouche n’arrive pas à construire un personnage cohérent, et surjoue toujours au mauvais moment… et puis une multitude de seconds rôles insignifiants dans des scènes soit inutiles, soit gâchées, font leur « cinéma » sans jamais nous convaincre (comme par exemple la scène pitoyable du conseil des ministres, ou celle de la séance entre les députés européens, toutes deux démonstratives et caricaturales). Qui plus est, Goliath souffre de défauts d’écriture particulièrement dommageables, suivant des personnages et des fils narratifs pour les abandonner sans raison, multipliant les sujets, n’arrivant pas à créer le sentiment pourtant essentiel au récit du temps qui passe. Allant et venant entre le thriller à l’américaine mal ficelé, le pamphlet politique bidon et le drame psychologique naturaliste à la française complètement usé, Goliath frôle le désastre.

Alors, oui, évidemment, on est tous bien d’accord que ce qui se passe est une honte, que le capitalisme financier moderne tue des innocents en utilisant l’excuse de l’emploi, que les politiques manquent de courage, que le lobby au niveau de l’état français ou de l’Europe, c’est mal. Mais ce que Goliath prouve, en utilisant toutes les pires armes du cinéma qui se veut engagé mais n’est juste que grossier, c’est, une fois de plus, que les bons sentiments et les bonnes causes font rarement les bons films.

Eric Debarnot

Goliath
Film français de Frédéric Tellier
Avec : Gilles Lellouche, Pierre Niney, Emmanuelle Bercot
Genre : Politique, thriller
Durée : 2h01
Date de sortie en salles : le 9 mars 2022