St. Vincent – All Born Screaming : Portrait d’une artiste en feu

Un nouvel album de la bonne fée Annie Clark, c’est forcément un événement pour nos petits cœurs de fans. Jamais tout à fait semblable mais toujours avec une identité singulière, St. Vincent est le genre de super-organisme électrique qui personnifie l’art d’être prévisiblement imprévisible.

Je suis à la fois heureux et légèrement surpris de signer le premier article de ce webzine depuis 12 ans, ayant trait à St. Vincent, alias Annie Clark. Heureux, car cela me permet de revenir sur la carrière de celle que je considère comme l’une des artistes les plus passionnantes des vingt dernières années. Surpris, car sa trajectoire exemplaire, en studio comme sur scène, avait tout pour nourrir beaucoup plus – depuis 2012 – la ligne éditoriale de notre plateforme. Anne Erin Clark est née au Texas, mais ça n’est presque pas important. Fan de Pantera, elle adopte son nom de scène en référence à une chanson de Nick Cave (« Dylan Thomas died drunk in St Vincent’s hospital » sur le supra-tubasse There She Goes My Beautiful World). Guitariste virtuose, elle n’a de cesse d’élargir les horizons d’une pop arty et sophistiquée, où son instrument opère à distance raisonnable des codes héroïques du rock six-cordé. Parmi ses collaborations notables, on peut citer un très bel album en tandem avec David Byrne (Love That Giant, en 2012), une apparition au micro avec les membres survivants de Nirvana le temps d’un Lithium cérémonial, mais aussi son rôle de productrice sur The Center Won’t Hold de Sleater Kinney, ou des passages de tête chez Swans, Fiona Apple, Taylor Swift, Andrew Bird et Sufjan Stevens.

St. Vincent fait partie des artistes dont il est délicat de hiérarchiser les travaux, tant chaque album semble intrinsèquement important. Marry Me (2007) était une radicale déclaration d’intentions et Actor (2009) un petit triomphe d’art rock rusé et inventif. Strange Mercy (2011) et St Vincent (2014) complexifiaient leurs explorations sonores pour des résultats toujours plus raffinés. En 2017, Masseduction avait marqué une forme de consécration mainstream, décuplée par la portée de tubes comme Los Ageless, New York et Slow Disco (ensuite décliné en deux versions : Fast Slow Disco, groovy et noctambule ; Slow Slow Disco, piano/voix pour l’album MassEducation). En 2021, Daddy’s Home triturait les seventies pour en tirer des sonorités contemporaines. Résolument contemporain dans sa palette sonore, l’album parvenait réellement à moderniser du vintage, une alchimie qu’on avait rarement vu réussir aussi brillamment hors de chez Prince. 2022 marqua la sortie plus discrète de The Nowhere Inn, documenteur grinçant où Annie tenait son propre rôle pour un savoureux exercice de déconstruction Lynchienne. L’EP de bande-originale du projet comportait une composition éponyme parfaitement réjouissante. La suite ? C’est All Born Screaming, notre sujet du jour.

Après une entrée bercée par la batterie de Josh Freese, Hell Is Near dégaine un refrain à la mélodie infectieuse, à la fois caractéristique de l’écriture de St. Vincent et révélatrice de certaines spécificités esthétiques de ce nouvel album. Là où les deux précédents bénéficiaient de la présence de Jack Antonoff, la production de All Born Screaming est intégralement supervisée par Clark elle-même, privilégiant un alliage entre textures synthétiques et instrumentation organique qui encadre le phrasé agile de la chanteuse. Amorcé par un piano en pointillé, Reckless tisse un climat de tension sur une progression harmonique qui rend palpable la désespérance contenue dans son texte. Sa position en second titre est également une première prise de risque, de la part d’un album qui refuse ostensiblement de faire parler la poudre trop vite. Cependant, quand c’est le cas, les détonations ne prennent pas la peine d’être discrètes. Broken Man est un single jouissif, oscillant entre indus cubiste façon Nine Inch Nails, groove de robot à la Queens of the Stone Age et pop futuriste, un sujet que Clark maîtrise toujours magistralement. La batterie est répartie entre Mark Guiliana, révélé au grand public sur le Blackstar de Bowie, et Dave Grohl, excusez du peu. Le premier est d’une précision métronomique sur les couplets, tandis que le second brise des nuques sur les refrains, où une section de cuivres gronde les contretemps au milieu des synthétiseurs.

Le second single Flea est l’une des compositions les plus efficaces de l’album, serpentant autour d’une trame protéiforme dont les virages en piqué sont tous plus téméraires les uns que les autres. Big Time Nothing déboule sur un beat martial à la Army of Me, mais les guitares, qui répondent à des voix en pleine transe soul, sont typiques du travail d’Annie Clark. Similairement, Violent Times porte la patte St. Vincent, avec des arpèges embusqués derrière une boucle synthétique et un chant qui prend peu à peu son envol au fil de la composition. Derrière cette apparente familiarité, il y a aussi du nouveau, comme ces cuivres et cordes qui donnent à la chanson les atours cinématiques d’un James Bond. Sur The Power’s Out, Annie livre une de ces fameuses performances vocales dont elle a le secret, sur fond de basse mutée et de cordes mélangées aux synthétiseurs. La section finale du morceau, avec sa boite à rythmes exsangue, aurait parfaitement sa place dans la spotlight du Bang Bang Bar de Twin Peaks. Sweetest Fruit est une belle démonstration de pop rock avant-gardiste, entre rythmes loopées et batterie programmée, lointains échos de guitares et pluie de synthétiseurs. Derrière les arrangements luxuriants de l’instrumental, les paroles sont particulièrement sombres, puisqu’elles évoquent Sophie, musicienne et productrice décédée en 2021. So Many Planets réussit l’impossible en partant d’une rythmique raggae et d’un synthé réverbéré pour en tirer une chanson véritablement prenante, dont la nature hybride déjoue toute attente.

En fin d’écoute, le titre éponyme offre à l’album un point d’orgue adéquatement glorieux. Après une première partie funky où la guitare d’Annie ferraille vaillamment avec la basse de Cate LeBon, la composition bifurque sur un chœur incantatoire, qui devrait logiquement mobiliser la foule en concert, et fait monter une tension qui n’est pas sans rappeler les moments les plus ésotériques du Bowie de Blackstar. La référence n’est d’ailleurs pas anodine. En parvenant à opérer une réinvention artistique enthousiasmante avec chaque nouveau projet, Annie Clark s’est imposée en modèle d’intégrité artistique et d’exigence musicale, et comme la personnalité actuelle que l’on pourrait le plus légitimement rapprocher d’un Thin White Duke. Il va sans dire que nous guetterons les prochaines offrandes de St. Vincent avec une curiosité toujours grandissante, à la hauteur du talent contenu dans sa musique.

Mattias Frances

St. Vincent – All Born Screaming
Label : Total Pleasure / VMG
Sortie : 26 avril 2024

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