[Prime] « The Boys – Saison 5 » : le fascisme comme spectacle

Derrière ses provocations gore et sa vulgarité assumée, The Boys aura progressivement abandonné la satire potache des super-héros pour devenir l’un des portraits les plus sombres de l’Amérique contemporaine. Une évolution fascinante, même si cette ultime saison échoue à offrir à la série la conclusion qu’elle méritait.

The Boys S5
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The Boys, c’est fini ! « Enfin ! », a-t-on envie de dire, parce que, après trois saisons passionnantes, et une quatrième spectaculaire mais qui ressemblait déjà à un faux adieu, The Boys est revenu pour huit épisodes ultimes qui ont peiné malheureusement à justifier leur existence. L’intégration promise des personnages et de l’intrigue de Gen V a fait long feu. Le « fameux » épisode final s’est avéré plutôt faible, puisque l’affaire s’est réglée à coups de poing entre Homelander et Billy Butcher, comme si on en était encore aux bagarres de saloon entre John Wayne et ses antagonistes (désolé pour le spoiler !). Et puis la conclusion a voulu curieusement avoir un effet « réparateur » après autant de violence, d’excès et de critique politique, en lieu et place de la noirceur extrême qui s’imposait. Bref, encore une « grande série » (car The Boys est une grande série, oui, du fait de son importance « politique ») qui loupe sa sortie. Ce n’est pas grave, on a l’habitude, à force.

The Boys S5 affichePlutôt que de détailler ces huit derniers épisodes, où quelques vrais moments de réussite côtoient beaucoup de facilités scénaristiques, de sentimentalisme malvenu et de raccourcis simplistes, il semble désormais plus intéressant de considérer The Boys dans son ensemble.

Ce que l’on retiendra avant tout – le plus important sans doute, dans un « contexte historique » – c’est que cette série, inspirée de comic books, qui voulait à l’origine « dynamiter les super-héros » et poser des questions plutôt pertinentes sur les limites (ou pas) du pouvoir, dans la lignée d’un Watchmen en bien plus gore et provocateur, s’est fait rattraper par la réalité de la politique US, et a fini par raconter avant tout l’effondrement démocratique américain, et l’explosion du fascisme. Dans cette ultime saison, les prétentions de Homelander qui veut être considéré comme « God », et que soit mise en place une religion « d’état » le vénérant, font inévitablement écho aux dérives messianiques du trumpisme contemporain. Au fil du temps, et c’était sans doute inévitable, vu ce qui se passait « IRL », au sommet des USA et dans le monde, The Boys a perdu pas mal sa folie originelle (tellement jouissive), mais a gagné une noirceur « terminale » qui la distingue du reste du « paysage super-héroïque ». Cette vision crépusculaire, admettons-le d’ailleurs de bonne grâce, est peut-être autant dans la « lecture » qu’en fait le téléspectateur obnubilé ces derniers mois par l’accumulation des délires fascistes du gouvernement US, que dans les intentions elles-mêmes du showrunner et de ses scénaristes. Mais, de toute manière, le remplacement de la satire « barjot » des premières saisons par une analyse très pessimiste des dérives du pouvoir absolu, restera l’une des grandes caractéristiques, et par là-même, l’une des grandes qualités de The Boys, une série devenue très sérieuse derrière ses excès de gore et de blagues « anales ».

Thématiquement, dans cette logique, The Boys est passée de la critique presque amusante des multinationales US qui ont depuis longtemps sacrifié tous leurs principes pour maximiser leurs profits, des médias sensationnalistes, et des ressorts de plus en plus grossiers du capitalisme-spectacle, à quelque chose de plus tranchant : en nous montrant le basculement de la politique propagandiste dans la construction du culte de ses dirigeants, avec ce que cela implique en termes de fanatisation des masses, et de répression des contestataires qui se retrouvent enfermés dans des camps, Kripke et son équipe traduisent et anticipent (seulement un peu) la grande tragédie américaine.

Du point de vue scénaristique, The Boys a toutefois souffert d’un déséquilibre dont il n’a jamais pu se relever : le personnage central de l’histoire devait être Butcher, anti-héros antipathique luttant contre le Mal avec des moyens pour le moins discutables : peu à peu contaminé par la violence de ses adversaires, il échoue moralement, au risque d’entraîner dans sa lente chute tous ceux qui l’entourent. Malheureusement, en face de lui, il y a Homelander, un personnage qui restera dans l’histoire de la TV US (ou même du cinéma US) comme l’une des plus grandes figures monstrueuses de la fiction contemporaine : sans Anthony Starr, sans sa capacité à être tout à la fois grotesque, terrifiant et enfantin, en même temps abominable et bouleversant, The Boys se serait très probablement effondrée avant d’arriver à son terme. Face à une création aussi écrasante que celle de Starr, Karl Urban n’a jamais réellement réussi à imposer Butcher comme le centre émotionnel de la série.

The Boys, c’est donc fini ! Même si on est passés à côté de ce qui avait le potentiel d’être un véritable chef d’œuvre de la télévision contemporaine, on aura toutefois vécu pendant toutes ces années de belles émotions fortes. En voulant dynamiter les mythologies héroïques américaines, The Boys aura surtout raconté la contamination progressive du monde réel par les logiques de haine, de spectacle et de fanatisation qu’elle souhaitait caricaturer. Derrière son gore outrancier et ses provocations potaches, la série d’Eric Kripke restera peut-être avant tout comme l’un des portraits les plus lucides, et les plus désespérés, des Etats-Unis en 2026.

Eric Debarnot

The Boys – saison 5
Série US de Eric Kripke
Avec : Karl Urban, Jack Quaid, Erin Moriarty, Antony Starr
8 épisodes de 60 minutes mis en ligne (Prime) d’avril à mai 2026

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