[Essai] « French Lynx – Murat de A à Z » de Cédric Barré : Murat is Alive (suite)

Benzine honore la mémoire de Jean-Louis Murat, disparu il y a 3 ans. Zoom sur l’abécédaire ludique de Cédric Barré, sorte de portrait chinois de « l’Animal »…

Cédric Barré
Cédric Barré – D.R.

Trois ans après sa disparition, le bluesman auvergnat est célébré de diverses façons, notamment par la sortie très récente de French Lynx – Murat de A à Z, ouvrage de Cédric Barré, directeur des affaires culturelles de la ville de Laon, musicien lui-même et spécialiste de JLM (et entre autres rédacteur à Magic ! R.P.M. et Mowno). Un deuxième livre en deux ans sur le « Bougnat » après son étude approfondie du Moujik et sa femme.

couverture french lynxUne nouvelle réussite, dans le genre plus ludique de l’abécédaire, qui propose une biographie déguisée, oblique, par le prisme de thèmes fondateurs, sujets de prédilection ou détestation, anecdotes et collaborations marquantes de l’individu et de l’artiste complexes Murat. Un clin d’œil pertinent quand on sait que le Larousse fut longtemps le livre de chevet de Murat, sa découverte à l’âge de 9 ans lui ayant ouvert un monde insoupçonné. « Ce livre n’est ni un continuum journalistique, ni une thèse appliquée. Il s’agit d’un abécédaire, non exhaustif mais de cœur. En grande partie, ce que j’aurais voulu savoir sur Jean-Louis Murat sans oser le lui demander. Cédric Barré est sans aucun doute un des gardiens précieux de la flamme muratienne » explique Florent Marchet, autre gardien précieux du temple, dans la belle et longue préface de l’ouvrage.

French Lynx est ainsi une occasion d’explorer ou d’approfondir sa connaissance du territoire muratien, d’une traite ou en papillonnant selon les envies au long de la centaine d’entrées, de « Animal » à « Zimmerman ». On y sourit, on s’émeut, on retrouve des envolées ou des énervements, en découvre d’autres. Au menu, entre autres, Camille, Leonard Cohen, Denis Clavaizolle, Clara, ses passions du vélo et du football, Tony Joe White, Neil Young inévitablement, Bayon et Bernard Lenoir, le Groënland, Ferré et Farmer, l’Auvergne et le cinéma, les femmes de sa vie, Marie Audigier et Laure Desbruères, et plus généralement son rapport aux femmes, à l’érotisme et sexe, si présent dans ses textes… Et on y parle aussi, bien sûr, de live, et du rapport complexe évolutif à la scène depuis ses débuts contrariés en première partie de CharlElie Couture. Un éclairage pertinent au moment où est enfin publié le live de sa dernière tournée, Tour de France 2022.

Cédric Barré rappelle cette déclaration de 1996 à Mofo : « Le public, c’est un gros fainéant, super-décevant. Moi, quand j’assiste à un concert, je déteste qu’on me refasse le disque. J’adore aller voir des nouveaux groupes que je ne connais pas. Le public, il paie 150 balles et il veut entendre l’album. J’ai jamais compris pourquoi il me faisait la tronche parce que je chantais des inédits ou des versions différentes de chansons qu’il connaissait déjà ! » Mais, de fait, après de premières expériences difficiles, « le Brenoï » y prend goût, prenant un soin parfois maniaque à préparer certaines tournées, et des enregistrements parfois associés. Avec un art du contre-pied consommé. Le meilleur exemple en reste la tournée de Mustango, album si organique, enregistré à Tucson avec les musiciens de Calexico et d’Elysian Fields, qui aura une déclinaison électronique sur scène ! Murat avait dû composer avec l’absence des musiciens ayant enregistré l’album, et décidé de proposer une expérience totalement différente à son public. Un choix risqué, clivant, restant toutefois raccord avec ses débuts plus marqués par les machines (déjà gérées par Clavaizolle, sorcier clermontois du son). Une expérience qui m’avait personnellement déstabilisé lors d’une soirée au Trianon que je ne suis pas près d’oublier, et dont je comprends mieux désormais la richesse ludique, mais aussi tout le travail artistique à l’œuvre, que l’on peut entendre sur le live alors publié (Muragostang). Trente ans après, le verdict de l’histoire donne raison à l’Auvergnat : Mustango, reste un album de chevet et le chef d’œuvre de cette discographie — dont Florent Marchet, qui le souligne dans la préface — et Muragostang est un OVNI génial, inclassable, un autre album très réussi à part entière.

Résultat des courses, ce constat résumé dans une citation connue de JLM dans la Libre Belgique, rappelée par Cédric Barré : « Ouais, j’suis devenu accro. Moi qui passais mon temps à dire : ‘la scène c’est de la merde, j’veux pas en faire’. Quel con ! Non, mais les années passant, je trouve que ce qu’il y a de mieux dans mon job c’est la scène. Chaque fois que je compose une chanson je pense tout de suite au concert. J’adore être sur scène, capter l’attention des gens. C’est une vraie révélation pour moi ». Pas au point d’être totalement vacciné, puisqu’il écourtera par exemple la tournée du Moujik et sa femme, ne se sentant pas bien avec son groupe, et mettra un certain temps à trouver sa formule idéale, souvent en power trio avec Stéphane Reynaud et Fred Jimenez, comme le rappelle Barré. Ce parcours de labeur, fait de de virages, nids-de poule et travaux sur la nationale du « live », pour préparer l’épreuve de la réception en direct de son œuvre par son public est en tout cas une raison de plus pour écouter ce Tour de France 2022 aujourd’hui édité.

Jérôme Barbarossa

French Lynx – Murat de A à Z
Livre de Cédric Barré
Éditeur : Camion Blanc
Date de parution : 30 avril 2026

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