« Ne cherche pas le chaos » de Marion Brunet : ce que transmet le silence

Couronnée en 2025 par le prestigieux prix Astrid-Lindgren, souvent présenté comme le « Nobel » de la littérature jeunesse, Marion Brunet poursuit son chemin avec un roman d’une grande maîtrise, où l’intime et l’Histoire se répondent pour explorer les silences de l’exil, les blessures de la dictature chilienne et ce que les parents transmettent, malgré eux, à leurs enfants.

Marion Brunet
© Pascal Ito

En 1990, à la chute d’Augusto Pinochet, Pablo a été libéré après sept ans passés dans les geôles du dictateur. Il fait le choix irrévocable de l’exil : du jour au lendemain « il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l’aime toujours, on sait ce qu’on lui doit, mais on prend le large, ou on en crève». Il a refait sa vie en France, fondé une famille, élevé une fille. Mais voilà qu’à ses dix-huit ans, Victoria part seule au Chili sans le prévenir, obligeant son père à revenir dans ce pays qu’il pensait avoir fui pour toujours.

Les nombreuses zones d’ombre que Marion Brunet installe dès les premiers chapitres demandent un temps d’adaptation pour entrer pleinement dans le récit. Mais elles prennent rapidement tout leur sens. Pablo n’a jamais parlé à qui que soit de l’horreur qu’il a vécue dans les geôles de Pinochet. Il a tu son passé à sa fille pour ne pas lui léguer cet héritage douloureux, parler rend réels les cauchemars à refouler.

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« Ce qui a saisi Pablo, lorsqu’il a reçu son enfant contre lui la première fois, ce n’est pas seulement l’insoutenable douceur de sa peau ou son évidente fragilité, exacerbée par contraste avec ses grandes mains de travailleur. C’est tout cela et autre chose : Pablo a su qu’il ne faudrait jamais parler de sa vie d’avant. Jamais. Car on ne peut pas tout dire à son enfant, n’est-ce pas ? Il le savait déjà mais la légèreté de sa fille entre ses bras de boxeur le lui a rappelé. »

Ne cherche pas le chaos est un roman sur le silence et Marion Brunet sait en parler comme personne, montrant de façon très subtile comment les silences s’immiscent dans le quotidien d’une famille, comment la violence se transmet au-delà des mots. Pas besoin de longues explications psychologiques, ce sont les gestes, leurs silences, leurs regards qui révèlent les enjeux les plus profonds : pourquoi Pablo s’est tu, pourquoi Victoria a besoin, pour construire son avenir, de savoir d’où elle vient, et revendique sa part de vérité sur le passé de son père.

Dès que Pablo remet un pied au Chili, Marion Brunet déploie tout son talent de conteuse. De sa plume ferme et sobre, elle alterne sur un tempo juste passé et présent, moments suspendus dans l’intimité des personnages et scènes tendues par des enjeux d’une extrême profondeur. Lorsqu’elle fait le choix d’éclaircir certaines des zones d’ombre initiales, c’est pour mieux saisir ces personnages complexes et touchants.

« Reste Victoria, qu’il aime plus que tout, plus que lui-même. Elle ne le sait pas mais elle l’empêche de sombrer quand la mémoire fissure son équilibre. Quand il frappe dans les murs au milieu de la nuit, halluciné par ses cauchemars, sa présence le sauve de la fureur, de l’effondrement. »

Le cœur battant du roman, ce sont eux, ce père hanté par des traumatismes qui le dépassent, et cette fille qui a brisé la solitude de son père. Dans ce jeu de piste de Santiago à Valparaíso qui pousse le père à retrouver sa fille, Marion Brunet a eu la superbe idée d’utiliser le fil conducteur de la poésie. Victor Jara, Gonzalo Rojas, Alberto Baeza Flores, Fernando Alegría, Pablo Neruda, leurs mots accompagnent Pablo et Victoria, rythment l’avancée du récit, bouleversent souvent tant ils disent de la force de l’amour qui palpite dans cette relation filiale. La scène qui dévoile l’origine du prénom Victoria est l’un des plus beaux moments du roman.

Ce qui est très fort dans ce roman, c’est l’équilibre trouvé entre la finesse des portraits intimes et l’histoire d’un pays. La quête identitaire des personnages se superpose à la mémoire d’un pays abîmé par la violence de la dictature de Pinochet de 1973 à 1990. Cette lecture résonne d’autant plus fortement que le Chili a porté au pouvoir José Antonio Kast, président d’extrême droite qui n’a jamais condamné le régime de Pinochet et a même choisi comme ministres deux de ses anciens avocats.

En ce sens, Ne cherche pas le chaos est un roman politique qui fait écho aux tensions du monde. Sans rebondissement spectaculaire, sans jamais forcer l’émotion quand il s’agit d’évoquer la torture, en évitant les conclusions moralistes explicites, il montre comment les violences politiques peuvent continuer à marquer les générations suivantes. Pour autant, le roman n’est pas sombre. On le referme convaincu que la parole s’impose comme la seule issue pour se réconcilier avec soi-même.

Marie-Laure Kirzy

Ne cherche pas le chaos
Roman de Marion Brunet
Editeur : Albin Michel
304 pages – 21,90€
Date de parution : 19 août 2026

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