Body Transmission, MAQUINA : concentré d’énergie brute

Le trio lisboète nous offre un deuxième LP massif et dense. Une musique organique, même lorsqu’elle fait appel aux machines, qui emprunte autant au noise rock qu’à la techno industrielle. Avec Body Transmission, MAQUINA discipline son énergie sans rien perdre de sa sauvagerie.

MAQUINA -- 2026
© Austėja Ščiavinskaitė

La machine est revenue ! MAQUINA, le trio portugais particulièrement remarqué pour des prestations scéniques de feu, a sorti son deuxième album au cœur de l’été, après Dirty Tracks for Clubbing (un EP en 2023) et Prata en 2024. Et comme on ne change pas une recette qui gagne, Body Transmission reprend le filon de Prata. Coïncidence ou choix, ce dernier album commence au même endroit que le précédent: son titre est une expression du premier morceau du précédent. Mêmes ingrédients, mêmes structures. Même rugosité. Et toujours un album qui lorgne vers les dance floors avec sa techno indus noisy. Le format classique basse-guitare-batterie mis fièrement en avant sur Prata s’est enrichi de l’apport de machines, ce qui n’enlève rien à la dimension très organique de la musique.

Autre évolution : alors que Prata avait été conçu pour restituer sur disque l’énergie que le groupe déploie sur scène avec des morceaux composés directement en studio, Body Transmission est presque plus poli que le précédent, et surtout plus discipliné. Non, le groupe n’a pas changé de philosophie mais a décidé de canaliser son énergie. Les longues impros composées directement en studio ont laissé la place à des morceaux (relativement) plus courts et plus proches du format chanson traditionnel. L’énergie est concentrée, enfermée en quelque sorte en 10 pistes qui avoisinent les 4 minutes en moyenne – contre 6 tournant autour des 7 minutes sur le précédent opus.

Résultat : des morceaux un peu plus explosifs, qui vont plus directement à l’essentiel et qui sont moins dilués. C’est peut-être aussi pour cela que le côté répétitif de la musique de MAQUINA ressort plus nettement – ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le groupe résume sa musique avec des mots-clé comme “motorik” et “répétition”, mais aussi “noise” ou même “rhythmic noise” (?). La répétition et le bruit – un côté encore revendiqué avec une formule du genre du son transformé en bruit et du bruit transformé en son. Un ou deux motifs, des textures très noisy, et des morceaux qui progressent en modifiant les tensions entre les instruments (plutôt qu’en changeant de motif). Cela donne un côté massif à leur musique, une sorte de mur qui bouge autour de nous sans vraiment changer mais en changeant quand même. Cela finit par être hypnotique. Comme savent l’être les bons morceaux de techno et d’EBM.

L’album s’ouvre avec deux morceaux qui sont plutôt orientés club et dance floor, les bien nommés Dança et 4-to-the-floor. Deux morceaux qui s’organisent autour d’un motif simple et obstiné – basse puis batterie ou l’inverse. Une rythmique rapide et martelée, tribale et assommante qui donne une impression de stabilité. Ce qui se passe après est beaucoup plus chaotique. Dança reste assez tribal, avec la voix de Sylvia Konstance de l’excellent duo barcelonais Dame Area. Le morceau explose très vite ensuite quand se mélangent les riffs de guitare et encore plus de cris. On peut se raccrocher à la structure qui se répète sans fin, cette base rythmique qui donne sa couleur au morceau, mais le combat n’est pas facile. 4-to-the-floor fonctionne exactement de la même manière, une base rythmique solide, un chant disons… minimal (« four to the floor//four// to the dancefloor//follow the beat//four to the floor »), des instruments qui pourraient tous être synthétiques, et une masse sonore qui rassemble tout ça. Un bref instant le morceau se repose avant l’avalanche finale qui emporte tout sur son passage.

Sans aller jusqu’à dire que ces deux premiers morceaux sont joyeux, ceux qui arrivent ensuite sont encore plus sombres. À l’angoisse de cette musique forte s’ajoute celle de paroles plus fortes. On rentre dans une partie un peu plus introspective qui exprime une angoisse existentielle et politique très nette. Collapsing est clair. Halison Peres y chante : « i feel//I am collapsing” et “i can’t hold anymore//doing nothing/feeling everything//system failure/broken down ». Step on Me rajoute encore à la frustration, un simple « why people step on me//why don’t people talk to me//why?//me? ». Agony semble ouvertement politique, avec sa première partie qui répète et martèle « the escalation is to abuse to seduce to confuse » avant de basculer sur les conséquences de cette manipulation : « the human race is in agony ». Et Out of Fear referme la face la plus rageuse du disque, en opposant un « nous » excédé, qui refuse le double discours et l’absence d’empathie, à un « eux » qui parle sans jamais rien dire ; la peur, elle, cesse d’être subie pour devenir une posture presque revendiquée.

La musique accompagne cette peur. On a l’impression que tout est simple, direct : intro à la basse ou à la batterie, l’autre partie de la rythmique complète au bout de quelques secondes et la base est prête ; elle ne changera plus. Arrivent ensuite des riffs de guitare, des blips divers et variés qui tentent de déstabiliser la rythmique, qui continue pourtant imperturbablement. Un combat autour d’un point fixe. Il y a généralement un moment de relatif calme au milieu — quand il ne reste plus qu’une ligne de basse —, pendant lequel le morceau semble se déliter, se déstructurer. Mais ça ne dure pas. La batterie revient, la guitare aussi, et la machine repart.

Cela donne une musique très dense, très soutenue sans être encombrée ou « trop ». Il y a beaucoup de bruit, beaucoup de choses qui se passent, mais on distingue toujours les différents éléments. Surtout, cette densité ne vient pas d’une accumulation permanente. MAQUINA peut enlever presque tout, ne garder qu’une basse ou une batterie, puis reconstruire le mur autour. C’est peut-être ce qui rend les morceaux aussi physiques : la tension ne vient pas seulement du volume ou de la vitesse, mais de cette impression permanente que quelque chose va finir par céder.

Un des seuls morceaux qui ne donne pas vraiment cette impression est le dernier, pressure/pleasure — probablement le plus abouti et le plus réussi de l’album. Un bijou d’équilibre et de tension, presque de sobriété. Les paroles sont limitées à l’essentiel : les deux mots du titre. Le tempo est très rapide, l’intro est assez longue — il faut attendre une bonne minute, presque 1’20, pour qu’arrivent les guitares. Et il n’y a jamais dans ce morceau ce sens de la crise qui caractérise les morceaux précédents. Le niveau de tension demeure le même, mais il est créé différemment. Une tension physique, continue, qui n’a plus besoin d’exploser parce qu’elle est déjà là.

Pressure/pleasure. Les deux mots résument finalement assez bien l’album. La pression créée par la répétition, le volume, la vitesse, la basse et cette batterie qui ne s’arrête jamais ; et le plaisir très physique que tout cela finit par produire. Le titre de l’album prend alors tout son sens : Body Transmission.

Richard James, c’est-à-dire Aphex Twin, aurait dit que la musique n’est qu’une affaire d’ondes qui affectent le cerveau. MAQUINA semble dire le contraire : c’est une affaire de sensations purement physiques, qui laisseraient presque le cerveau de côté. Une affaire d’émotions corporelles. Fortes, les émotions.

Alain Marciano

Body Transmission
MAQUINA
Label : Fuzz Club
Parution : 10 juillet 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.