« Les Quelqu’unes » d’Amélie Hamad : du côté des courageuses

Amélie Hamad tisse une intrigue singulière où les fantômes du passé côtoient les violences bien réelles du présent. Entre enquête paranormale, chronique sociale et récit initiatique, ce premier roman se distingue par une construction narrative inventive et une attention sensible aux trajectoires féminines. Il explore les liens de l’amitié, le poids des origines et les chemins parfois douloureux de l’émancipation.

Amelie Hamad
©Marie Van Der Giesen

«Une forme blanche est en train de courir à travers le champ, à très grande vitesse. Elle évoque un ectoplasme ou un éclair artificiel. J’en reste pétrifiée. Comète, feu follet, la forme file, touche à peine terre. A la périphérie de ma conscience, j’entends un murmure qui ne fait que s’amplifier. Une voiture passe sur la route, elle va la percuter ! L’espace d’un instant, j’ai l’impression d’un corps de femme couvert de blessures et d’une auréole de lumière, comme sur les images pieuses.(…) Tout ceci ne dure que quelques secondes, mais ce moment se grave en moi avec la violence d’un crime.»

Équipées d’un pendule et d’une planche Ouija, deux lycéennes veulent entrer en communication avec une certaine Sylvie Debaets, surnommée la Dame de la mer d’Herbe, retrouvée morte en 1997, assassinée, dans un champ de l’usine où se tient justement la séance de spiritisme. Ce féminicide et le fantôme qu’elle pense avoir aperçu, obsèdent Mandy qui entraîne Insaf, plus rationnelle, sceptique mais inquiète pour la santé mentale de son amie, à mener leur propre enquête.

Les quelqu unes

Mandy et Insaf sont amies depuis toujours, unies par leurs statuts de parias, leurs looks gothiques et leur attirance pour l’ésotérisme. Les Quelqu’unes est d’abord le récit de leur amitié à un moment de bascule. Amélie Hamad capte avec une sensibilité juste Cet entre-deux entre la fin de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte. Insaf partie à Lille poursuivre des études de médecine, s’ouvre à une nouvelle vie qui pourrait l’extraire des Mourons, petite ville ouvrière frappée de plein fouet par la crise. De son côté, Mandy enchaîne les boulots précaires, ressasse le passé et déprime.

« Mandy me contaminait. Ses mails s’insinuaient en moi, surgissaient dans mon esprit aux moments les plus incongrus. J’étais auprès d’elle, auprès de l’usine. J’avais beau m’être échappée, il me semblait que l’atmosphère délétère des Mourons me rejoignait. »

Pour raconter son histoire, Amélie Hamad propose un récit protéiforme maîtrisé, qui alterne extraits de blogs vintage façon Skyblog, longs échanges de mails et souvenirs. Cette construction nourrit l’incarnation de Mandy et d’Insaf, deux jeunes femmes dont les trajectoires, bien que liées, dessinent des rapports opposés à l’émancipation : la première au parcours scolaire chaotique au côté d’une mère atteinte du syndrôme de Diogène, rongée par les doutes et la honte d’être restée à quai; la seconde, déchirée entre le besoin de s’émanciper des Mourons et sa loyauté atavique à son amie, finalement rattrapée par ce qu’elle voulait fuir.

Des séances de spiritisme à l’exploration des tréfonds souterrains du Net, d’une chronique sociale à un récit initiatique, l’enquête déploie ses ramifications labyrinthiques dans des directions inattendues. Derrière les imaginaires qui s’enflamment, Amélie Hamad ancre son récit dans les réalités contemporaines, faisant affleurer les violences patriarcales et les enjeux féministes de l’ère post-MeToo.

«  A chaque arrêt, je repensais à tout ce qu’avait été ma vie jusque-là. Ma vie de jeune fille raisonnable, qui m’avait conduite du trou du cul du monde à Lille. Une vie dédiée à plaire aux autres et à ne pas faire de bruit. Une vie dédiée à rendre fiers mes parents, qui n’étaient pas fiers de moi. Et je n’avais pas rencontré Monsieur Mort ! N’était-ce pas l’essentiel ? Je n’avais pas rencontré Monsieur Mort car j’avais toujours écouté mes parents. (…) Je n’avais rencontré personne en dehors des chemins creux. J’avais été bien récompensée de mon obéissance ? Il était temps de me mettre au service des courageuses. »

Devenir quelqu’une est peut-être plus exigeant que devenir quelqu’un. Alors que les romans étiquetés « féministes » se multiplient en librairie, celui d’Amélie Hamad se démarque par son originalité et sa manière d’exprimer la solidarité féminine sans jamais verser dans la démonstration. Un récit profondément sororal qui choisit de se tenir aux côtés de celles qu’on a trop longtemps ignorées, de celles qui cherchent la vérité et de celles qui osent enfin sortir des chemins tracés pour elles.

Marie-Laure Kirzy

Les Quelqu’unes
Roman d’Amélie Hamad
Editeur : Le Gospel
200 pages – 19€
Date de parution : 21 août 2026

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