Loin d’être une autre fantaisie de « voyage dans le temps », le très curieux – et souvent très beau, Le Dernier vrai samouraï, s’avère une émouvante célébration du cinéma japonais, en particulier du jidaigeki et de ses humbles artisans.

Pour ceux qui cherchent des « OFNI » (Objets Filmiques Non Identifiés), le film japonais Le Dernier vrai samouraï en est un vrai, et un beau. J’oserais dire qu’il est sans doute LE film sorti cette semaine à ne manquer sous aucun prétexte, en tous cas pour les « véritables cinéphiles » – j’entends par là ceux pour qui le 7e Art n’est ni un divertissement, ni une forme d’art comme une autre, mais une passion. Pourtant, le film de Jun’ichi Yasuda n’est certainement pas un chef d’œuvre. Je m’explique…
Lorsque Le Dernier vrai samouraï commence, on est de retour vers le jidaigeki (souvent ramené à l’un de ses sous-genres, le chambara, soit « film de sabre ») « classique », celui de Kurosawa ou de Kobayashi : on est à la fin de l’ère Edo, et deux samouraïs s’affrontent en duel sous un orage. L’un, Shinzaemon Kosaka, est du clan Aizu (qui se trouvera, même s’il ne le sait pas encore, évidemment, du mauvais côté de l’histoire), est frappé par la foudre… et transporté à notre époque. C’est le point de départ du scénario, beaucoup plus malin et complexe qu’on ne l’imagine d’abord, de Jun’ichi Yasuda, auteur complet d’un film à très petit budget, qu’il a lui-même financé en s’endettant. Il est bien sûr facile de redouter à ce moment-là une version japonaise des Visiteurs, et donc de passer à côté d’une belle surprise.
La première partie du film, plutôt long avec ses deux heures dix (mais cette durée s’avérera justifiée), va prendre le temps de raconter l’intégration progressive de Kosaka dans notre époque, mais sans jouer – ou presque – sur les surprises d’un homme du XIXe siècle confronté à la modernité du Japon d’aujourd’hui. Ce qui préoccupe Kosaka, en vrai samouraï, c’est de trouver le moyen de survivre dans un monde incompréhensible et de payer sa dette à un couple âgé qui l’a généreusement accueilli. Heureusement, son arrivée au XXIe siècle a eu lieu dans le cadre de studios de cinéma, où on tourne une série populaire de jidaigeki… ce qui lui ouvre les portes d’un métier de figurant où sa maîtrise « réelle » du sabre sera un avantage ! Kosaka va choisir de devenir cascadeur plutôt qu’acteur, ou plus exactement kirareyaku : l’un de ces combattants qui finit plus ou moins rapidement massacré par le héros !
Premier point positif et inhabituel dans cette première moitié du film : Jun’ichi Yasuda joue la carte de l’émotion plutôt que celle de l’humour, aidé en cela par la noblesse bouleversante de son personnage, merveilleusement interprété par Mayika Yamaguchi : ce dernier se révèle l’atout maître d’un film qui souffrira régulièrement de maladresses d’écriture ou de mise en scène, mais bénéficie du charisme d’un acteur qui aurait été à sa place chez Mizoguchi ou Naruse au siècle dernier.
Second point positif, cet hommage inattendu que devient le film à une culture en voie de disparition, celle du jidaigeki, et plus particulièrement aux anonymes, aux seconds rôles et aux figurants et cascadeurs qui ont formé durant des décennies une véritable corporation : on raconte que certains passaient leur vie entière dans les studios, à jouer des gardes, des bandits, des samouraïs « de second plan »… Jun’ichi Yasuda nous montre à la fois leur passion pour ce métier particulier, et le respect qu’ils pouvaient gagner grâce à leur parfaite maîtrise du combat chorégraphié. Alors qu’on attendait – au mieux – du Dernier vrai samouraï un hommage aux traditions japonaises disparues (celles universellement symbolisées par le personnage mythique du samouraï), on se retrouve devant quelque chose de totalement différent : un film sur les artisans invisibles du cinéma, sur ceux qui meurent à l’écran pour que les héros puissent exister. Le voyage temporel sert finalement de prétexte à confronter un homme issu du Japon antique à un autre monde en voie de disparition : celui des studios de Kyoto, celui des cascadeurs et du jidaigeki « traditionnel ». Et l’histoire du Dernier vrai samouraï est celle – optimiste – de gens qui refusent de disparaître avec leur époque et qui trouvent une nouvelle raison d’être dans un monde qui ne semblait plus avoir besoin d’eux.
La seconde partie du film, après un twist inattendu, part néanmoins dans une direction différente, qui s’avère moins féconde, moins touchante aussi, même si elle permet de boucler la réflexion du film sur l’écart entre la réalité – celle de la fin d’une époque de l’histoire japonaise – et sa représentation, et donc également sur le passage du temps. Plus faible que ce qui a précédé, sans doute parce que moins « sincère », plus « écrite », cette seconde partie culmine toutefois dans un remarquable duel qui retrouve la grâce des grands films des années 40-50, en particulier au niveau de la gestion très réaliste du temps, et de la chorégraphie sobre et magnifique des mouvements des combattants.
Il n’est pas certain que ce film singulier passionne les Occidentaux comme il a réussi à le faire au Japon, où il est devenu un joli succès commercial, mais il constitue de toute manière une fenêtre sur une partie de la culture cinématographique japonaise dont nul cinéphile ne devrait se priver.
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Eric Debarnot
Le Dernier vrai samouraï (A Samurai in Time)
Film japonais de Jun’ichi Yasuda
Avec : Makiya Yamaguchi, Norimasa Fuke, Yuno Sakura…
Genre : fantastique, drame, comédie
Durée : 2 h 11
Durée : 10 juin 2026
