Entre fait divers, procès médiatique et manipulation du spectateur, Sham semble d’abord bien loin du cinéma de genre de Takashi Miike. Jusqu’à ce que sa mère inquiétante fasse surgir, derrière le film sociétal, le fantôme d’Audition.

On connaît surtout Takashi Miike en France pour ses films de genre, souvent fantastique, et en particulier pour Audition, film marquant, inoubliable même, qui restera sans doute son chef-d’œuvre. Il est donc assez surprenant de le retrouver avec Sham (c’est à dire « faux » en anglais, le titre original, « Detchiage », signifiant plutôt « fabrication de toute pièce ») dans la chronique judiciaire d’un fait divers réel de harcèlement scolaire, lui permettant de mettre en lumière les dérives de l’emballement collectif et les dysfonctionnements de la société japonaise.
Sham est l’adaptation en film d’un reportage de la journaliste Masumi Fukuda, consacré à une affaire survenue dans la ville de Fukuoka en 2003 : une famille accuse l’instituteur de leur fils de racisme, de violences physiques et morales, et même d’incitation au suicide. Obligé par son école à présenter des excuses alors qu’il n’a rien fait de tel, l’enseignant sera livré à la vindicte populaire, renvoyé et finalement jugé pour les faits reprochés.
Dans un « effet Rashomon« , Miike choisit de filmer d’abord la version de Ritsuko, la mère de l’enfant, avant de passer pour le reste du film à celle de l’instituteur, ce qui lui permet de mettre, très intelligemment, le spectateur de Sham dans le même état d’esprit que l’opinion publique japonaise (« Quelle horreur ! Quel monstre que ce type ! Il faut le punir, l’exécuter ! ») avant de le faire passer du jugement à la compréhension de l’innocence.
Très rapidement, le cinéphile identifiera une grande similitude entre Sham et L’Innocence (« Monstre » dans son titre original), le chef-d’œuvre de Kore-eda, et cette comparaison entre les deux films – même si Kore-eda n’a, à notre connaissance, jamais confirmé s’être inspiré du même fait divers… – porte clairement préjudice au film de Miike. D’abord, formellement, Miike n’est pas un styliste, ni un grand metteur en scène. On déplorera la grossièreté de l’écriture du scénario – pas très « étanche » -, l’absence d’une réelle mise en scène de cinéma, et une direction d’acteurs les poussant à des interprétations caricaturales : Sham est bien à mille lieues de la subtilité de L’Innocence. Plus gênant, on peut lire dans l’approche, excessivement démonstrative, de Miike une manipulation assez classique du spectateur pour l’amener à se poser la question, pré-déterminée par le réalisateur : « qu’est-ce qui se produit lorsque la société n’attend plus que la justice établisse la vérité pour condamner quelqu’un ? » : Sham est fondamentalement un film-dossier à charge. Il suffisait de voir certaines réactions outragées de spectateurs dans la séance où nous étions pour constater que ce genre de procédé pas très léger fonctionne. Inutile de dire qu’on est exactement à l’opposé de la démarche humaniste de Kore-eda, qui utilisait « l’effet Rashomon » pour détruire nos certitudes, et nous faire admettre que nous ne pouvions pas juger l’autre, puisque nous ne pouvions pas totalement comprendre son expérience.
Sham est donc un échec… ou plutôt le serait s’il n’y avait pas une seconde façon de le regarder, en revenant cette fois au film de genre, à l’essence du cinéma de Miike. La première « version » des faits présente en effet le personnage de l’instituteur comme un monstre de film d’horreur, et Ritsuko comme une victime terrifiée, reprenant les codes du cinéma de genre. Si le reste du film adopte la forme classique, on l’a déjà dit, du film de fait divers sociétal, il reste, au milieu de ce réalisme mou, la figure de la mère (utilisée sur l’affiche) qui devient progressivement une incarnation effrayante, quasiment surnaturelle du Mal, filmée comme une créature de J-Horror, et contamine – ou pourrait contaminer – le réalisme du film. Le parallèle avec Audition saute alors aux yeux : dans les deux films, Miike invite d’abord le spectateur à regarder une femme comme une victime, avant de lui faire découvrir que derrière cette apparence se cache une violence monstrueuse (dans Audition), ou au moins la capacité d’une mère de produire elle-même la violence dont elle prétend protéger son enfant (dans Sham).
L’une des questions que l’on se pose forcément en sortant de Sham se rapporte au choix étonnant de Miike de ne rien faire du flashback sur l’enfance de Ritsuko, qui nous la révèle comme maltraitée, abandonnée, en grande souffrance… semblant l’inscrire dans le schéma de la victime devenue bourreau. Sham nous promet donc une explication psychologique, puis nous la retire. Miike ne transforme pas le passé de Ritsuko en excuse, ni même en véritable explication. Comme dans Audition, Miike entoure ses deux personnages féminins de signes explicatifs, mais il préserve finalement l’énigme profonde de leur nature.
Et ça, c’est beaucoup plus intéressant que le sujet sociétal de Sham lui-même.
![]()
Eric Debarnot
