En se saisissant avec Fjord de quelques sujets brûlants d’actualité (les « valeurs », l’immigration et les « guerres culturelles ») tout en remplaçant sa Roumanie natale par la Norvège, Cristian Mungiu a décroché sa deuxième Palme d’or cannoise. Mais le film vaut-il au-delà de sa force polémique ?

Avec Fjord, le Roumain Cristian Mungiu délocalise son cinéma du côté de la Norvège. Il se saisit de la patate chaude du débat sur la « différence de valeurs » entre la « terre d’accueil » et certaines populations immigrées ainsi que de celle des « guerres culturelles ». Pour au final une (deuxième) Palme d’or cannoise.
Mihai (Sebastian Stan) et Lisbet (Renate Reinsve) Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia (Vanessa Ceban), l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.
La fraction de la critique française critiquant la Palme d’or donnée au film a reproché à Mungiu une posture hypocrite : faire un film sur le principe humaniste du « chacun a ses raisons » tout en ayant en fait choisi son camp, celui des Gheorghiu face à la machine administrative et judiciaire norvégienne se refermant sur eux. Avec au centre du récit une garde des enfants retirée par les services sociaux pour soupçons de maltraitance physique. De même que malgré un scénario la rendant plus aimable sur la longueur la fille des Hallberg incarnerait les excès d’une éducation nordique permissive. D’où l’accusation d’oeuvre réactionnaire et d’un film qui aurait « trompé » le jury.
Sur ce dernier point, le reproche oublie que le propos du film n’est pas forcément incompatible avec une vision anglo-américaine du progressisme et donc pas de nature à heurter la fraction anglo-saxonne du jury cannois. Le progressisme anglo-américain va en effet de pair avec une défense de la liberté de croyance, y compris lorsque cette dernière recouvre des positions pouvant sembler bigotes ou extrêmes.
Surtout, si on l’examine avec attention, la fin n’est pas aussi catégorique qu’il paraît.
De plus, on ne peut dire que Mungiu sacralise l’organisation religieuse roumaine soutenant les Gheorghiu : elle est montrée comme exploitant la situation en mode « guerre culturelle », dans une agit-prop’ pas vraiment positive pour le procès du couple. Certains ont aussi reproché au film de manquer de dimension dialectique. Mais on pourrait rétorquer qu’il est à l’image d’un débat d’idées contemporain ressemblant à une guerre de positions plus qu’à un échange.
Au fond le réel problème du film ne se situe pas là. Fjord est un film au centre duquel se situe le Verbe. Entre autres parce qu’il est question d’un procès, parce que la traduction peut changer fortement le contenu d’un témoignage et parce qu’on y parle de collision de valeurs entre celles des Georghiu et celles de la société norvégienne. Mais la mise en scène et le montage ne construisent rien autour de cette question de la parole.
Une déception quand on repense à la scène de l’assemblée dans R.M.N., un des meilleurs moments d’un Mungiu reparti bredouille de Cannes. En étirant la durée des plans, Mungiu évoquait aussi bien les scènes d’assemblée des documentaires de Frederick Wiseman, un certain cinéma naturaliste que les palabres multilingues d’Hamaguchi. Par la durée, il faisait émerger au travers de répliques flirtant avec la discussion de comptoir quelque chose du rapport des peuples européens à l’immigration et des imperfections de la construction européenne.
On pourrait dire qu’en voulant étaler la virtuosité chorale de sa narration et de son découpage Mungiu oublie de filmer le cœur de son sujet. D’où un film valant plus comme objet polémique que comme accomplissement de cinéma.
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Ordell Robbie
