[arte] « Portobello » de Marco Bellocchio : Les perroquets du mensonge

Au travers d’un Drucker italien accusé à tort de liens avec la Mafia, Portobello permet à Marco Bellocchio de revisiter l’Italie du début des années 1980, non sans écho avec le présent.

Photographie: Anna Camerlingo

Après l’assassinat d’Aldo Moro, Marco Bellocchio revient à la mini-série au travers d’un autre moment marquant de l’histoire italienne : l’affaire Enzo Tortora. Très populaire dans son pays natal à la fin des années 1970 et au début des années 1980, cet équivalent transalpin de Michel Drucker fut accusé à tort de liens avec le crime organisé. Après une condamnation en première instance, son feuilleton judiciaire passera par un succès électoral aux Européennes. Innocenté en appel, il tentera un come back télévisuel raté, avant de décéder d’un cancer peu de temps après, à 59 ans. Pour une affaire qui aura clivé le pays.

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Adapté d’un livre posthume de lettres adressées à sa compagne par le présentateur alors en prison, Portobello (du nom de l’émission de la RAI animée par Tortora) a donc un sujet taillé sur mesure pour un cinéaste survivant des années dorées du cinéma italien. L’écriture des personnages est déséquilibrée : Tortora (Fabrizio Gifuni, qui avait déjà campé Aldo Moro pour le cinéaste) apparaît comme la seule figure porteuse d’une part de complexité.

Le voir brandir face caméra l’audimat comme un trésor de guerre en fait une figure annonçant en partie la télévision Berlusconi des années 1980. En cellule, un codétenu terroriste d’extrême-gauche lui reproche d’avoir maintenu les classes populaires dans leur condition au travers d’un divertissement bas de gamme. Tortora répond de façon un peu facile qu’il ne souhaitait pas changer le monde. Avant de dégainer un atout maître : les « masses » italiennes ne rêvaient pas de révolution.

On peut aussi supposer que le manque de complexité des personnages secondaires serait lié au fait que le sommet de l’Etat italien est majoritairement hors du champ du récit, contrairement à un Esterno Notte. On voit surtout la police, la justice, les exécutants mafieux, et on ne voit pas les gouvernants qui doivent gérer un séisme dans le Sud de l’Italie ou rendre des comptes dans la lutte contre les Mafias. Ne jamais voir Tortora au minimum menacé par un de ses codétenus lors de sa détention dans des conditions « comme tout le monde » semble, de plus, peu crédible.

On peut aussi trouver lourde la symbolique des cartes parcourant le récit, et pas convaincantes les scènes oniriques faisant des appels de pied à Fellini. Enfin, il y a quelque chose de démonstratif dans le dernier épisode expliquant les errements ayant donné du crédit à la calomnie.

Cela n’empêche pourtant pas la série de fonctionner, tant elle a pour elle certains des atouts du meilleur cinéma Italien. Face à un héros ignorant au départ de quoi il est accusé, on pense à la situation d’un Alberto Sordi expatrié arrêté à son retour en Italie dans le Détenu en attente de jugement des seventies. La série pose tout de suite une époque en montrant la télévision comme communion collective ayant remplacé le cinéma… avant qu’un tueur n’exécute un contrat dans un bar tabac dont les clients regardent Portobello. Dans la prison napolitaine où trône une statue de la Sainte Vierge, la cellule du parrain Rafaele Cutolo a des airs de petit appartement plus que décent.

Comme dans certains classiques italiens, le tragique émerge du ridicule : détenu s’imaginant communiquer avec Tortora et lui écrivant, le repenti Giovanni Pandico (Lino Musella) posera la première pierre diffamatoire impliquant le présentateur dans le trafic de drogue. Avec comme élément malheureux allumant la mèche, un carnet d’adresses saisi par la police. Dans une période où beaucoup d’anciens mafieux décident de parler, d’autres repentis vont formuler des accusations identiques. Ils seront rejoints par un peintre monnayant à la presse ses fausses accusations.

Leurs témoignages vérifient le principe énoncé par Reservoir Dogs : une histoire fausse paraîtra vraie si elle est racontée avec suffisamment de détails la crédibilisant. Et en cas d’incohérence, on peut couvrir un mensonge par un autre mensonge. On est quasiment dans le portrait d’un cliché national… et aussi, en creux, d’un type de communication politique ayant fortement eu cours en Italie.

Au-delà de l’envie de réduction de peines pour les truands, toutes ces accusations reflètent en partie la soif de satisfaction narcissique, de célébrité à la petite semaine et d’argent à tout prix, exaltées par la décennie 1980. Les médias de l’époque en prennent aussi pour leur grade, montrés comme capables de fabriquer des accusations. Et surtout trop crédules face à la parole des repentis, comme la police et la justice de l’époque en Italie du Sud. Quand bien même certains « fans » de Tortora l’innocentent de leur côté par principe.

Comme dans Le Traître, les scènes de procès racontent par leurs éléments de farce et de grotesque quelque chose du débat politique et de société en Italie. Et, même si les situations ne sont pas comparables (surtout que Tortora renoncera à l’immunité parlementaire avant l’appel), le succès électoral comme moyen d’échapper à la sanction de la justice fait écho à Berlusconi.

Certains ajouteraient que la série n’est pas sans lien avec une époque actuelle portée sur la post-vérité. Mais l’Italie n’est-elle pas depuis toujours un pays où le faux pèse autant, voire plus que le vrai dans la mémoire de certains moments historiques ? Comme avec les hypothèses complotistes concernant l’assassinat d’Aldo Moro. C’est aussi le pays où le réel peut avoir des airs surréalistes, tout ce qui s’abat en cascade sur Tortora ne relevant pas ici de la fiction.

Moins réussie qu’Esterno Notte, Portobello permet de pratiquer le sport favori d’une partie des cinéphiles français : regarder une fiction italienne pour tenter d’y déceler un éclairage sur le présent et le futur de l’hexagone.

Ordell Robbie

Portobello
Série TV franco-italienne de Marco Bellocchio
Avec : Fabrizio Gifuni, Lino Musella, Romana Maggiora Vergano
Genre : Biopic, Drame
6 épisodes de 60 minutes, mis en ligne sur arte.tv le 8 octobre 2026, et diffusés en direct les 15 et 22 octobre 2026

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